Baru, la bande dessinée du réel

Le fonds de dessins et planches originales d’auteurs et dessinateurs lorrains de la Bibliothèque Stanislas  ne cesse de s’enrichir.  En effet, depuis 2018, une politique d’acquisition proactive est menée en ce sens. Elle permet de constituer peu à peu une collection cohérente de dessins de presse originaux et de planches de bandes dessinées ayant trait à l’actualité et au territoire lorrain : Romain Dutreix, Frédéric Boilet, Olivier Romac, Jochen Gerner, Lefred Thouron, Frédérique Bertrand y sont désormais représentés.

Baru, “monument” de la bande dessinée française,  a à son tour vendu et donné des œuvres originales visant à compléter la collection du cabinet d’arts graphiques de la Bibliothèque Stanislas. Il s’agit là d’un auteur apparaissant comme un maillon essentiel de la mémoire industrielle du Pays-Haut et de l’histoire de la bande dessinée dès les années 80. Baru a en effet consenti à nous vendre des planches originales et a fait don d’une série de crayonnés venant compléter le fonds Pierre Pelot. En effet, ces acquisitions comportent  les crayonnés et l’adaptation du scénario de Pauvres Zhéros, adaptation en roman graphique d’un roman de Pierre Pelot, ainsi que trois planches réalisées pour la postface de Lorraine Coeur d’acier de Vincent Bailly .

En revenant sur des aspects fondamentaux du parcours de ce dessinateur hors pair, nous présentons ici ces dernières acquisitions en nous appuyant sur une longue interview menée avec Baru à la bibliothèque en décembre 2024.

Remise des crayonnés de Pauvres Zhéros, décembre 2023

Baru et les origines

Dans l’œuvre de Baru, les origines géographiques et sociales tiennent une place essentielle. Elles sont même la raison d’être de son parcours d’auteur et dessinateur, le fil rouge de sa création.

En premier lieu, Baru est un enfant du Pays-Haut, plus précisément des cités ouvrières où il a grandi (Cité Sainte Claire à Thil, près de Villerupt). C’est avec la narration des jeux d’enfants et des rivalités entre groupes à la façon de La guerre des boutons1 que Baru dépeint dans Quéquettes blues la vie animée et haute en couleurs des cités ouvrières. Cet album lui vaut l’Alfred 1985 du meilleur premier album à Angoulême et le révèle au grand public.

Tout au long de sa vie, Baru a considéré que dessiner et publier des albums est une façon de réparer une “imposture” et de revenir sur ses origines. Il veut montrer que la vie des cités – et plus particulièrement la destinée des travailleurs immigrés- ne se réduit pas à être ouvrier de père en fils, quand bien même il porte haut la fierté du chemin parcouru par sa famille depuis l’Italie natale de ses parents et grands-parents (Piémont).

Quéquettes blues, ainsi que les albums lui succédant, La piscine de Micheville, Les années Spoutnik, montrent l’animation de ces villes ouvrières où de nombreuses nationalités cohabitent avec un seul et même objectif : travailler pour nourrir une famille. Pour autant, la vie standardisée dans de petites maisons, les rythmes de travail en trois huit, les écoles communales, les clubs de foot, ne prenaient pas le dessus sur l’identité de chaque famille, sur la spécificité des pays d’origine. Le fonctionnement se faisait avec des communautés au sein de la cité ouvrière.

La rencontre, la sélection

Prendre contact avec Baru a été long dans la mesure où il a toujours un projet est en cours, “le dernier” selon lui. L’achat et la sélection des planches en eux-mêmes se sont avérés compliqués : Baru a exposé son travail en de nombreuses occasions, il a été primé à Angoulême et ses dessins intéressent les professionnels tout autant que les amateurs. Cependant, la présentation de notre démarche, en particulier la volonté de travailler dans la continuité de ce qui a été mis en œuvre préalablement, a permis de réfléchir avec lui sur une sélection cohérente et représentative de son œuvre. Ces planches ont été acquises avec le soutien du FRRAB.

Baru, dessin pour la postface de Lorraine Coeur d’acier, de Vincent Bailly et Tristan Thil

Le Pays-Haut, la vie de ses habitants et les conséquences de la désindustrialisation devaient nécessairement être au cœur de la sélection. Après concertation avec l’artiste, ses propositions ont pleinement répondu à notre demande.

La Lorraine,  désert industriel

Baru dénonce la crise subie par le bassin minier lorrain avant même de publier son premier album.  À son retour d’Algérie, en 1974, où il effectue son service militaire, il décide de créer une radio libre (projet qui ne connaîtra qu’une émission) puis un journal local, Le Téméraire.  Les mines du Pays-Haut, les cités minières, le milieu ouvrier sont les sujets centraux de son œuvre .

Baru, dessin pour la postface de Lorraine Coeur d’acier, de Vincent Bailly et Tristan Thil

Bassin de vie et de travail, creuset de croisement des nationalités, la cité est une ville dans la ville. Devenu professeur de gymnastique en collège à la cité Sainte-Claire où il a grandi, Baru est “sorti du rang” et a longtemps considéré  que cela constituait une sorte d’imposture. Sa volonté de transcrire par le dessin et l’écriture ce milieu est une façon de rendre hommage à ce qui l’a fait grandir et à sa famille.

Lorsque l’activité minière cesse, le Pays-Haut se métamorphose, et  les récits détaillés avec une grande précision dans le dessin – Baru retourne sur place pour chaque album et photographie les lieux pour mieux les restituer- font figure de témoignage.

 

Crayonnés pour Pauvres Zhéros, adaptation du roman de Pierre Pelot
Crayonnés pour Pauvres Zhéros, adaptation du roman de Pierre Pelot

Baru un trait, des expressions

Un dessin précis, des personnages aux émotions vibrantes… dès les crayonnés, son trait est identifiable et unique.

Pour Pauvres Zhéros, adaptation du roman éponyme de Pierre Pelot, l’ambiance glauque et les nuances de caractère de chacun des protagonistes semblent évidentes, le trait donnant vie au récit plonge le lecteur dans une misère humaine poignante. Baru parvient aussi à scander le récit, à donner un rythme, “une temporalité contribuant au suspens insoutenable d’une histoire cruelle” dominée par l’irascibilité du personnage central. La présence récurrente des onomatopées permet également d’accentuer l’expressivité des personnages.

Remise des dessins à la bibliothèque

Dans chacun de ses récits, le mouvement perpétuel des personnages contribue au rythme. La vie est là, au cœur de chaque strip : les enfants jouent, courent, se chamaillent. Pendant ce temps, les jeunes boivent et  dansent. Au foyer, les mères de famille cuisinent, interpellent la marmaille par la fenêtre. Enfin, les aînés discutent entre eux avec une gestuelle permanente pour marquer leurs propos. Cette dynamique impulse la  vie, le réalisme et l’interaction entre les personnages et d’une scène à l’autre. Toutes les générations sont évoquées, ce qui contribue à l’authenticité du récit.

Un langage spécifique

Les dialogues tiennent également une part déterminante dans le récit. Des phrases courtes, des onomatopées, du langage parlé, des dialogues fréquents. L’interaction entre le dessin et les dialogues fonctionne naturellement, les scènes sont vivantes et dynamiques, les caractères des personnages -autoritaires, agressifs, rêveurs, naïfs, pensifs, nostalgiques- ressortent de manière évidente au fil de la narration.

Crayonnés pour Pauvres Zhéros, adaptation du roman de Pierre Pelot

Les petits crayonnés

En termes de méthode, Baru procède systématiquement de la même façon. Sur une feuille de format A4, il dessine deux planches et met ainsi en place l’intégralité de son histoire. C’est ce qu’il appelle les petits crayonnés, réalisés au crayon graphite. Cette trame, essentielle, est pour lui le meilleur moment du travail de création. Il arrive que certaines planches soient intégrées sans aucune correction.

Crayonnés pour Pauvres Zhéros, adaptation du roman de Pierre Pelot

Un échange édifiant

“En fait je crois que je voulais prendre la parole publiquement pour dire comment le monde n’allait pas. Le fait est que je sortais du lycée et du monde cultivé on va dire, avec une sorte de colère même si c’est un grand mot – mais quelque part une forme de colère parce que la colère ça donne aussi beaucoup d’énergie – et qui fait que je suis sorti du bahut en disant que le monde n’allait pas et surtout pour ce qui me concernait. Donc ça donne à la fois une indication sur mon degré d’application à titre personnel dans les récits que j’allais mettre en œuvre, et ensuite pour le choix du médium, je veux dire la bande dessinée, j’en reviens à Reiser, c’est l’enthousiasme généré par le travail de Reiser, c’est l’existence de Hara Kiri puis Charlie Mensuel.”

“L’ouverture à l’univers de la BD, on va dire à des choses qui ont à voir avec le réel,  je me suis littéralement rué là-dedans dans les années 80 et ça a donné Quéquettes blues. À partir de ce moment-là, je crois que j’étais mûr pour poursuivre, persévérer dans cette veine-là. “

Synopsis de Pauvres Zhéros

” J’ai rencontré par hasard Pierre Pelot au Livre sur la Place, à l’extérieur, sur un banc. Je lui ai proposé que l’on fasse quelque chose ensemble. C’est vraiment par hasard et cela a abouti à une grande amitié. J’ai relancé Pelot plusieurs fois pour qu’il écrive un texte assez court à adapter en roman graphique, en vain.  Alors j’ai choisi Pauvres Zhéros, avec son accord. Le travail le plus fastidieux a été l’adaptation du texte pour ne pas trahir le style de Pierre et garder toute la tension du récit. Les crayonnés, c’est passionnant à faire.”

  1. roman de Louis Pergaud  de 1912 adapté au cinéma dans le film éponyme en 1962 [↩]

Lefred Thouron, l’actualité sur le vif : les dessinateurs de presse et de bande dessinée contemporains (3/3)

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Les dessinateurs de presse et de bande dessinée contemporains (2/3) : Frédéric Boilet, “36 15 Alexia”

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Les dessinateurs de presse et de bande dessinée contemporains (1/3) : Romain Dutreix reporter à la bibliothèque

Depuis 2017, nous constituons progressivement  à  Bibliothèque Stanislas, au sein du fonds lorrain, une nouvelle collection. Celle-ci est  composée d’albums de bandes dessinées, de planches originales et de dessins de presse d’auteurs lorrains. Cette collection s’étoffe  peu à peu avec des pièces originales acquises auprès d’artistes de notre territoire. Nous verrons en trois temps comment … Continuer la lecture de Les dessinateurs de presse et de bande dessinée contemporains (1/3) : Romain Dutreix reporter à la bibliothèque →

Le Lorgnon et les fanzines lorrains de bande dessinée dans les années 1980

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