Archives de catégorie : L’histoire des collections

Frédérique Bertrand, le trait et la couleur

Le fonds lorrain de la bibliothèque comporte depuis 2018 une collection d’albums pour la jeunesse, constituée d’ouvrages d’une quinzaine d’auteurs et illustrateurs habitant tous en Lorraine. Parmi eux, Frédérique Bertrand, diplômée de l’École des Beaux-arts de Nancy, est une figure majeure. Commencer à constituer une collection de dessins originaux d’albums pour la jeunesse avec une sélection de ses dessins comporte donc tout son sens pour l’enrichissement des collections du cabinet d’arts graphiques de la bibliothèque.

Le choix de l’acquisition

L’œuvre  de l’artiste est foisonnante et comporte tout aussi bien des titres pour la jeunesse que des illustrations pour la presse nationale (Télérama, Nouvel Observateur, La Croix, Le Monde), et, dans une moindre mesure, des publications pour adultes.

La première réflexion a donc porté sur les possibilités d’acquisition par rapport à nos critères de sélection. Une démarche envers le public scolaire est menée tout au long de l’année. Elle va de pair avec les programmes de l’Education Nationale tout en s’appuyant sur nos collections.

À cet égard, la presse est abordée sous l’angle de l’Education aux Médias et à l’Information (EMI) au cours de visites-ateliers. Cet aspect, présenté à Frédérique Bertrand, a retenu son attention par rapport aux dessins originaux qu’elle a proposés. En effet, son premier album, paru aux Editions du Rouergue en 1995 s’intitule Le Petit monde 1995. Il présente de manière ludique et minutieuse l’ensemble de l’actualité de l’année 1995, mois par mois, en s’appuyant sur des illustrations très personnelles et de courts textes mis en page de façon percutante.

Frédérique Bertrand, planche originale à l’encre de Chine pour Le petit Monde 1995

Tout comme dans un journal pour adultes, les informations sont de tout ordre : les 140 ans du sucre en morceaux sont évoqués à côté du premier métro de Varsovie (en 1995 !), les exploits sportifs ou le terrible génocide du Rwanda. La dédramatisation du pire survient par l’image, décalée et schématique lorsque le fait est trop grave. Ce choix de mise en page avec une information évoquant un très large registre se veut le reflet de la presse contemporaine : les petits faits sont abordés dans une moindre mesure en terme de taille dans la mise en page, et ils permettent de mieux gérer les éléments d’information majeurs.

Cette acquisition est exceptionnelle car elle comporte plusieurs types de travaux et l’intégralité des étapes de la réalisation de cet album : les planches réalisées à l’encre de chine, des collages, des planches reproduites avec calques et rehauts de crayon rouge et jaune, et enfin sur certaines planches des corrections au feutre noir ou rouge. Il s’agit de la maquette complète de l’ouvrage, soit plus de 65 planches.

Le cheminement tout le long de l’année 1995 se fait sur les traces d’un petit reporter que l’on retrouve à la marge de page en page et qui, au fil des mois, envoie des cartes postales de différentes destinations par delà le monde. Des doubles pages à la gouache viennent alors scander l’album. Elles représentent les capitales et villes importantes de sa prospection : Londres, Barcelone, Rome, Tokyo, Moscou, Mexico…

Les carnets

Les carnets à dessin de Frédérique Bertrand

Pendant ses études à l’Ecole supérieure des Beaux-arts de Nancy, Frédérique Bertrand avait pour habitude d’effectuer des croquis au fil des jours sur des petits carnets noirs. C’est ainsi que se sont façonnés ses personnages et son univers, le tout systématiquement à l’encre noire. Elle appelle ses petits personnages présents dans nombres de scènes ses “petits cancrelas”. Il y a dans ces dessins un faux air de Jacques Callot. Un univers mi-réel mi-imaginaire et fantastique ressort dans chaque petite scène.  Chaque croquis comporte des prises de notes établissant un éclairage sur le contexte de création et le tout constitue un véritable laboratoire graphique.

L’ensemble des douze carnets de la dernière année d’études de l’artiste (1993) est directement lié aux  premières publications à venir. C’est pourquoi, malgré l’attachement qu’elle a pour ces pièces uniques et fondatrices, Frédérique Bertrand a souhaité nous les proposer. Ils sont soigneusement rangés dans une boite en carton au format et constituent un petit trésor, un thesaurus de l’œuvre de l’artiste.

Ces achats ont été réalisés avec le soutien du FRRAB (Fonds régional de restauration et d’acquisition des bibliothèques).

Frédérique Bertrand, Les Cancrelas, carnets à dessins réalisés au feutre noir

Le jeu de cartes

Frédérique Bertrand, planche à la gouache pour une famille du jeu des 7 familles “J’aime ma planète”

Dans les années 2000,  le groupe BNP-Paribas a passé commande à Frédérique Bertrand de la conception d’un jeu de 7 familles sur le thème du développement durable. Les maquettes de ce jeu comportent sous forme de frise des familles habitant toutes les parties du monde (lapons, européens, africains, asiatiques), qui, dans leur pratiques quotidiennes et à toutes les générations adoptent des comportements éco-responsables.

Ces travaux originaux nous intéressent particulièrement car les accueils de classes effectués à la bibliothèque traitent en partie de ces questions là. Cet ensemble très coloré, complet et ludique nous a été donné par l’artiste en complément de ce que nous avons acquis.

Quelle valorisation à l’avenir ?

Frédérique Bertrand, Le Petit monde 1995, gouache pour la couverture et le dos de l’album

De manière classique, ces dessins conservés à la bibliothèque peuvent être prêtés à d’autres institutions, ce qui accroit logiquement la visibilité de ces oeuvres. Ces dernières pourront aussi être numérisées puis seront versées dans notre bibliothèque numérique de référence, Limédia Galeries.

Mais ces réalisations peuvent être un véritable atout pour les actions pédagogiques évoquées précédemment (une présentation sera faite à l’ensemble de l’équipe des bibliothèques de Nancy prochainement).  Ces actions s’inscrivent dans le cadre du contrat CTEAC de Nancy (Contrat de territoire d’éducation artistique et culturelle), de l’initiation au Médias (EMI) et à la sensibilisation de la fabrique de l’information.

Le jeu de carte est un outil de sensibilisation au phénomène de réchauffement climatique de la planète. Il a l’intérêt d’être le fruit d’une commande ciblée d’un groupe bancaire pour un produit d’appel et la réponse, avec sa propre vision, d’une artiste ayant beaucoup d’expérience pour transmettre des notions au jeune lectorat. Il a donc vocation à être utilisé à des fins ludiques tout en mettant en avant la symbolique des planches originales.

 

Le patrimoine numérique : enjeux, obstacles et nouveaux défis

« Le patrimoine en péril : raviver, résister, réinventer» 

C’est le thème des Journées Européennes du Patrimoine en 2026. Bien qu’ayant suscité débats et interrogations chez les professionnels,  il fait écho aux enjeux actuels des bibliothèques patrimoniales numériques comme Limédia Galeries et Kiosque. Nouveaux usages du web et évolutions technologiques lancent de nouveaux défis pour que les collections numériques patrimoniales continuent d’exister. En tant que chargée d’éditorialisation des sites Galeries et Kiosque, ces sujets sont au coeur de mes missions.

Le patrimoine lorrain en ligne

« Site Internet dédié à la valorisation du patrimoine numérisé des bibliothèques (15 000 documents) inauguré récemment […] Manuscrits, livres anciens , estampes, cartes postales anciennes, gravures, cartes et plans sont désormais largement accessibles. »

Présentation de Limédia Galeries par la DRAC Grand Est en 2019.

Pour commencer cet article, il est nécessaire de rappeler les objectifs de la numérisation et de la diffusion des documents patrimoniaux en ligne : favoriser la conservation des documents et les valoriser de façon accessible auprès du public.

Deux aspects qui ont toujours été au cœur des projets numériques des collections patrimoniales lorraines, comme en témoignent nos précédents articles :

Aujourd’hui, la bibliothèque patrimoniale numérique lorraine, Limédia Galeries et Kiosque, représente :

  • + de 40 000 documents sur Galeries
  • + de 200 000 fascicules de 55 journaux lorrains sur Kiosque
  • Environ 60 professionnels qui réalisent régulièrement des modules de médiation
  • Environ 7 To de documents numériques stockés
  • 423 publications de médiations publiées et 1 120 216 pages vues au 31 janvier 2026 sur Galeries

C’est aussi un travail de refonte qui est prévu pour 2027/2028 car les usages du web ont beaucoup changé. Les bibliothèques numériques doivent identifier leurs vulnérabilités et s’adapter pour continuer d’avoir leur place dans les pratiques des internautes.

Un patrimoine en péril

Inaccessibilité

Un des premiers dangers du patrimoine numérique en ligne est la difficulté d’accès des usagers aux collections.

Naviguer partout, pour tous

Depuis 2018, nous remarquons une augmentation de l’usage des appareils mobiles pour naviguer sur Internet. En 2025, 89 % de la population utilise Internet sur mobile.

Une augmentation qui s’observe sur Limédia Galeries, même si cet usage ne dépasse pas encore l’usage sur ordinateur. Sûrement car le site n’est pas encore adapté à la navigation mobile qui est donc fastidieuse.

Statistiques Limédia Galeries – Mars 2026

En plus de ne pas être pensés pour les mobiles, les sites Limédia Galeries et Kiosque ne sont pas conformes aux normes d’accessibilité pour les personnes handicapées. Les couleurs des textes ne sont pas assez contrastées, l’ordre des informations n’est pas respecté, il n’y a pas de textes alternatifs aux illustrations.

Capture d’écran de Limédia Galeries avec l’outil d’évaluation WAVE

Les usagers malvoyants, avec un handicap moteur ou mental, ne peuvent pas accéder à nos collections de manière autonome.

Des robots envahissants

Pour entraîner les modèles d’IA générative, les entreprises récupèrent des données partout sur Internet. Elles utilisent des robots qui visitent un maximum de sites web pour y prendre un maximum d’informations. Quand ces robots visitent des sites par dizaines, ils provoquent une surcharge des serveurs et une inaccessibilité momentanée des sites.

Gallica, la bibliothèque numérique de la BNF, voit son trafic augmenter de manière conséquente ces dernières années, avec des ralentissements de l’utilisation du site pour tous les usagers. Fin 2025, la BNF met en place un système de vérification avec un CAPTCHA à remplir à chaque première recherche de la journée, une étape supplémentaire entre l’usager et les collections.

Le chant des machines – Ug, Philippe – Limédia Galeries

Dans le cas de Limédia Galeries et Kiosque, le problème se pose pour certains usagers. L’accès à Limédia hors-Europe a été bloqué de novembre 2025 à mars 2026 pour se protéger des robots trop nombreux.  Pour cette même raison, il est toujours impossible de télécharger intégralement un document, ce qui oblige les usagers à le faire page par page.

Des solutions de blocage existent, mais elles peuvent bloquer d’autres robots très utiles, comme ceux qui indexent les sites web dans les résultats des moteurs de recherche. La présence de ces robots en grand nombre est un frein supplémentaire à l’accès au contenu numérique par des usagers humains, sur un site déjà peu accessible.

Invisibilité

Une deuxième vulnérabilité pour les bibliothèques numériques est le manque de visibilité sur le web par rapport aux contenus commerciaux.

Les pratiques de recherche et d’information

Pour ressortir prioritairement dans les résultats des moteurs de recherche, il faut que le contenu des bibliothèques numériques soit correctement référencé. C’est encore un travail en cours d’amélioration pour Limédia Galeries et Kiosque. Mais nous devons aussi être conscients des  nouvelles pratiques de recherche des usagers.

Selon un sondage IPSOS de 2025, 48% des Français affirment utiliser un outil d’IA générative et pas un moteur de recherche classique pour rechercher une information sur le net. 28% disent également l’utiliser pour explorer de nouveaux sujets et de nouvelles connaissances. En 2026, ces comportements émergents touchent aussi le milieu universitaire et étudiant.

« Dans un paysage saturé d’informations, quelles stratégies les étudiants européens développent-ils pour mener leurs recherches académiques ? Entre quête d’efficacité et pression du temps, ils privilégieraient les contenus « rentables », préférant souvent s’appuyer sur l’IA pour obtenir des synthèses plutôt que de consulter les sources primaires ».

Lire pour apprendre ? Comment l’IA transforme le rapport des étudiants aux bibliothèques – The Conversation, 2026

Des études scientifiques alertent sur la perte de capacités cognitives et de compétences d’analyse critique chez les usagers qui se reposent beaucoup sur ces nouveaux outils1.

Pour les bibliothèques numériques, dont les moteurs de recherche sont construits de manière classique (recherche par mots clés et filtres), cela soulève plusieurs questions :

  • Le référencement de nos ressources : est-ce que nos données et nos sources sont clairement citées dans les résultats des IA génératives ?
  • La facilité des usagers à utiliser nos moteurs de recherches : est-ce que notre moteur de recherche devient obsolète et difficile à comprendre ?
  • Les compétences critiques des usagers : est-ce que notre contenu est toujours adapté au niveau d’analyse et de compréhension de tous les publics ?

Les plateformes d’information utilisées par les internautes ont également changé ces dernières années. Il y a un usage intensif des réseaux sociaux, trois quarts des internautes les consultent plusieurs fois par jour. Ils sont également la source primaire d’information pour plus de la moitié des 15-30 ans.

Si nous souhaitons que nos collections numériques soient visibles, accessibles et connues de nouveaux publics, il est impératif que le public puisse nous retrouver là où il se trouve.

Voracité

Ici le mot “voracité” est utilisé comme le contraire de “sobriété” pour qualifier les coûts énergétiques et financiers nécessaires au bon fonctionnement d’une bibliothèque numérique.

Consommation énergétique

Les données que représentent les collections numérisées sont stockées sur des serveurs qui doivent être opérationnels 24h/24 pour que les sites soient accessibles. Selon l’ADEME, en 2025, les data centers représentent à eux seuls 2,2% de la consommation électrique annuelle totale en France, soit l’équivalent de 9 à 10 agglomérations de plus de 100 000 habitants (comme Nancy) pendant un an.

Le fonctionnement des bibliothèques numériques et des outils du web en général a donc un impact écologique non négligeable qu’il est nécessaire de prendre en compte. Car cette consommation ne cesse d’augmenter avec le développement rapide des nouvelles technologies qui demandent toujours plus de capacités de calcul et de stockage.

Compagnie générale d’électricité. Station centrale de Nancy

L’augmentation de la consommation énergétique par les data centers touche concrètement les usagers. Déjà fin 2023, un rapport alertait que les États-Unis pourraient subir des coupures d’électricité fréquentes entre 2024 et 2028, ce qui s’est passé lors d’épisodes climatiques intenses comme de fortes chaleurs et une tempête glaciale entre 2024 et 2026. Pour pallier à ces coupures, les états décident de relancer l’industrie des énergies fossiles, impactant de ce fait le réchauffement climatique.

Pour les utilisateurs cela signifie un accès dégradé à Internet, avec des connexions moins rapides et non disponibles en continu, comme c’est déjà le cas dans les pays les plus pauvres.

Même si beaucoup d’infrastructures sont aux États-Unis, il y a récemment de plus en plus de constructions de data centers en France et en Europe.

Coût économique

L’augmentation de l’usage d’IA génératives entraîne une augmentation du coût des composants informatiques comme la mémoire vive et l’espace de stockage.

Ces augmentations sont déjà responsables de la fermeture de certains projets d’archivage numérique comme la plateforme Myrient qui archivait jusqu’au 31/03/2026 400 TB de jeux vidéo anciens. C’est certes un projet bénévole qui fonctionne avec des dons, mais l’augmentation de ces prix touche aussi des projets plus conséquents comme Internet Archive ou Wikipédia.

Limédia Galeries et Kiosque représentent un poids total d’environ 17 To tout compris. C’est une taille assez conséquente, en constante augmentation, une contrainte dont nous devons tenir compte pour maintenir ces documents en ligne.

Phosoforme /Laboratoires Drouet & Plet (Rueil-Malmaison, Hauts-de-Seine)

La crise économique touche aussi les usagers, qui gardent le même équipement plus longtemps. En 2024, plus du quart des utilisateurs de smartphones l’ont depuis trois ans ou plus. Une tendance qui s’installera si les prix du matériel continuent d’augmenter.

C’est une donnée à garder à l’esprit lors de la construction d’un nouveau site Internet, car pour être accessible à tous, notre plateforme doit pouvoir être consultée facilement sur des appareils anciens.

En tant que professionnels avec la volonté scientifique de fournir des sources fiables pour tous, ces nouveaux usages et outils nous interrogent forcément : comment se positionner face à l’utilisation d’outils de recherche peu fiables, à la méconnaissance voire l’absence du public sur nos plateformes ? Et comment faire évoluer ces dernières dans ces conditions ?

Raviver, résister, réinventer

Afin de pallier aux points de vigilance vus ci-dessus, nous explorons plusieurs pistes à mettre en place à l’occasion de la refonte des bibliothèques patrimoniales Limédia.

Accessibilité

Pour permettre une navigation fluide du site web sur les appareils mobiles, le futur site sera responsive : il permettra une consultation confortable sur des écrans de tailles différentes, et donc avec différents appareils. Il sera également construit en mobile first, avec l’architecture mobile en priorité.

Pour qu’il soit utilisable par les personnes handicapées et par le plus de monde possible, il faudra s’assurer que le site soit en conformité avec les normes RGAA (couleurs contrastées, textes alternatifs, navigation au clavier, outils d’ajustement de l’affichage, etc.)

Des actions de médiation pour le public sur le fonctionnement technique du site, et du web en général, permettraient de sensibiliser le public aux obstacles causés par les évolutions techniques et à l’importance de questionner ces pratiques.

Visibilité

Pour améliorer le référencement de notre bibliothèque, nous essayons de créer plus de liens entre notre contenu et celui d’autres bibliothèques ou plateformes comme Wikipédia. Dans le futur, nous souhaitons mettre en place une technologie facilitant le partage de données entre institutions dans le monde : le protocole IIIF (International Image Interoperability Framework).

Nous sommes déjà présents sur les réseaux sociaux, notamment sur le compte Instagram Limédia. Mais nous pouvons encore améliorer notre contenu de valorisation avec des publications plus fréquentes et du contenu audiovisuel.

Une fois encore il serait intéressant de renforcer nos actions de médiation afin de transmettre aux usagers des compétences de recherche d’information sur les moteurs de recherche et les bibliothèques numériques.

Sobriété

Il est possible de gérer le stockage des données en choisissant des technologies qui réduisent le besoin de les stocker à plusieurs endroits. Comme le protocole IIIF, qui permet de partager des données et des documents à partir d’un même lieu de stockage.

Pour alléger la taille de l’hébergement du site, nous tendrons à designer une interface simple, sans images lourdes et animations, en suivant les recommandations low-tech et les différents guides d’écoconception numérique (GR491, Designers éthiques). L’utilisation de “technologies basses” rend aussi le site accessible sur des appareils anciens ou avec une connexion faible.

Du côté back office, nous souhaitons privilégier l’utilisation d’outils libres et indépendants qui nous offrent une certaine autonomie d’adaptation et d’évolution technique, sans avoir à tout changer à chaque fois. Comme le logiciel de CMS Omeka S, libre et conçu pour les projets de bibliothèques numériques et de valorisation de données, avec une communauté d’entraide active.

Nous pouvons aussi anticiper les évolutions en continuant de former les agents, une montée en compétences techniques qui favorise l’autonomie et la capacité d’adaptation des services.

Pour que les bibliothèques numériques patrimoniales continuent d’exister pleinement sur Internet, nous devons travailler à favoriser la participation des publics et à encourager la montée en compétences des professionnels en créant un site accessible et évolutif.

  1. https://www.radiofrance.fr/franceinfo/podcasts/nouveau-monde/le-recours-systematique-a-l-intelligence-artificielle-generative-deteriorerait-les-facultes-cognitives-permettant-l-esprit-critique-2161924 [↩]

Périodiques : le temps du grand rangement-Partie 1 : État des lieux de la collection

Alors que les dernières rencontres thématiques de l’ARSAG1 ont eu pour thème « Le grand » : grandes collections, grands travaux de restauration, grands volumes, grandes dimensions, grands problèmes et grands défis, le département de la Conservation de la Bibliothèque Stanislas est depuis deux ans au cœur de ce type de grands chantiers de changement qui permettront de faciliter le travail de conservation et d’optimiser les espaces de stockage. Ces chantiers sont l’aboutissement de quinze années de désherbage, de tri des collections, et de classement des périodiques.
L’article qui va suivre, le premier d’une série, a pour but de revenir à la genèse de ce projet faramineux, impliquant le mouvement d’environ deux kilomètres linéaires de collections.

État des lieux de la collection de périodiques

Face à la croissance et à l’obsolescence des classements, l’équipe de la Bibliothèque Stanislas a entrepris une vaste restructuration des collections des périodiques.

Initié en 2013, c’est un véritable travail méthodique de récolement, tri et désherbage de plus de 7 000 titres répartis sur plusieurs kilomètres de rayonnages. Ce travail, alliant rigueur documentaire, logistique lourde et valorisation patrimoniale, s’inscrit dans une démarche de long terme : le tri des collections s’achève en 2024 avec une séparation des périodiques en deux fonds : le fonds général, cumulant alors 1300 mètres linéaires et le fonds lorrain, avec 700 mètres linéaires de collection2.

Ces deux kilomètres linéaires sont répartis dans toute la bibliothèque Stanislas ; une partie a également été déportée dans notre magasin distant au sein de la médiathèque Manufacture. Même triés, les fonds ne sont pas tous catalogués et ils sont conservés sur quatre étages et dans deux bâtiments différents.
La dernière phase de ce projet consiste à rationaliser les espaces et les collections et finir ce chantier commencé il y a maintenant 12 ans.
Pour la première étape, il s’agit de faire un état des lieux des collections par fonds et par formats.

Un tri en deux fonds : général et lorrain

Les collections étaient dispatchées sur trois étages dans la bibliothèque Stanislas et une quatrième partie dans le magasin distant situé à la Médiathèque Manufacture.
Le tri effectué par l’équipe des périodiques se matérialise dans les rayonnages par des étiquettes de couleur placées sur les boîtes ou sur la tranche des étagères afin de signaler l’appartenance des titres à un fonds : une étiquette jaune pour le fonds général (noté FG) et une bleue pour le fonds lorrain (noté FL).

Vue des étiquettes d’identification des deux fonds

La mesure de chaque boîte ou étagère, nous permet d’obtenir une évaluation plus exacte du métrage des fonds.

Nous avons créé un premier outil, un tableur Excel, dans lequel les collections ont été répertoriées en fonction de leur localisation la plus précise possible (étage, épi, cote, etc).

Tableur créé pour l’identification des fonds lors du métrage de la collection

Cette première étape du chantier de prise de mesure a duré environ six mois (de janvier à juillet 2023). Même s’il a été extrêmement fastidieux, ce travail de terrain était indispensable pour la réalisation du chantier de déménagement par la suite.
Ces premiers tableaux ont réellement permis d’avoir un métrage plus précis des deux fonds et leur localisation, notamment dans certains espaces où les fonds restaient mélangés. Une dernière partie des fonds restait également à identifier au début de ce chantier de rangement.
Le fonds général des périodiques reste le plus conséquent, notamment en raison du fonds Beaux-Arts que la Bibliothèque Stanislas conserve et enrichit chaque année. L’ensemble de la collection des périodiques de la Bibliothèque Stanislas avoisine les 2 kilomètres linéaires3. Elle sera alors identifiée et cataloguée dans sa quasi-totalité, en plus d’être conservée et rangée de manière optimale.

Vue des collections de périodiques du grand grenier.

Cotes et formats

Ce premier travail de métrage a été affiné et complété en mesurant également les formats des ouvrages (in-plano, in-octavo, etc4).
Un système de cotation précis des périodiques est appliqué en fonction des fonds et format5.
Il faut noter que l’identification des périodiques du fonds lorrain a conduit les équipes à faire un vrai travail de re-cotation du fonds afin de le différencier du fonds général.
En l’état actuel, une grande partie des périodiques du fonds lorrain n’a pas encore été recotée ni physiquement, ni dans le catalogue. Ce chantier est en cours et se déroule en même temps que le chantier de rangement. C’est un élément important, car bon nombre des périodiques du fonds lorrain, s’ils sont déjà catalogués,  pendant le déménagement, ils doivent être identifiables et « trouvables » par les équipes de magasiniers, afin de continuer à les communiquer aux usagers pour la consultation.

L’identification du fonds dans nos tableaux de mesure restent donc primordiale pour comptabiliser les mesures du fonds lorrain sur les collections qui n’ont pas encore été re-cotées. Nous avons également travaillé sur une correspondance entre les anciennes cotes et anciens formats, qui seront re-cotés au fur et à mesure du chantier, mais qui doivent être pris en compte lors du métrage des collections par format.

Tableau de suivi des cotes de périodiques du fonds général

Prenons l’exemple du fonds général, illustré par ce tableur correspondant à la cote 760, qui représente les ouvrages de moins de 25 cm de hauteur. Les cotes se suivent dans l’ordre numéraire croissant mais elles sont éparpillées entre le grand grenier (noté GG) et le magasin distant de la Manufacture (noté Manu). Afin de rassembler la collection il nous faudra donc intercaler les cotes qui se trouvent dans le grand grenier de la bibliothèque Stanislas parmi celles du magasin de la Manufacture.

Ce travail colossal n’est que la phase préparatoire de ce grand chantier. Maintenant que les collections sont identifiées et métrées, il nous faut nous pencher sur les espaces disponibles afin d’organiser la deuxième phase du projet : les mouvements et déplacements proprement dit des collections.

  1. ARSAG : Association pour la Recherche Scientifique en Arts graphiques, association crée en 1972 qui a pour objectifs d’informer, assister et mettre en relation tous ceux qui s’intéressent à la recherche scientifique appliquée à la conservation du patrimoine écrit ou photographique. Consulté le 30/10/2025 à l’adresse : https://arsag.fr/pages/presentation. [↩]
  2. Laurence Vincent, Laurence Barbier et Corinne Fournery (9 décembre 2021). Les périodiques : un chantier au long cours. Épitomé. Consulté le 30/10/2025 à l’adresse : https://epitome.hypotheses.org/7067 [↩]
  3. 1,2 km pour le fonds général et 800 mètres pour le fonds lorrain (incluant le dépôt légal imprimeur de la région Lorraine [↩]
  4. Les formats sont in-plano (45 cm et au-delà), in-folio (entre 35 cm et 45 cm), in-quarto ou in-4° (entre 25 cm et 35 cm), in-8°ou in-octavo (en dessous de 25 cm [↩]
  5. Tous les périodiques sont cotés en 700 000
    La dizaine du millier permet d’identifier le format des documents
    Si le dernier chiffre des milliers finit par « 9 » il s’agit alors d’un périodique du fonds lorrain, sinon c’est un périodique du fonds général. [↩]

Amandine Gollé fête l’estampe à la Bibliothèque Stanislas

Du 14 mai au 6 juin, la Bibliothèque Stanislas accueille l’artiste lorraine Amandine Gollé dans le cadre de la fête de l’estampe. Chaque année autour de la date du 26 mai, l’établissement commémore l’édit de Saint-Jean de Luz de 1660 qui consacre la gravure comme un art libre. Pour cet événement, l’artiste a pris possession de la salle patrimoniale en installant 35 œuvres sur les tables et en hauteur. Parmi elles figurent les nouvelles acquisitions de la bibliothèque.

Amandine Gollé devant ses œuvres lors du vernissage de son exposition “Infinités” à la MJC Desforges le 03 octobre 2025 ©Josef Guinzbourg

Des acquisitions patrimoniales tournées vers les artistes femmes

Série Insectes, linogravures, 2024

L’histoire de l’art a montré que le parcours des artistes femmes a souvent été plus complexe que celui des hommes. Dans le processus de notoriété, celui-ci se caractérise souvent par des temporalités décalées ou des processus de reconnaissance différés. Ces dernières années, les institutions culturelles œuvrent à réévaluer la place de celles-ci dans les collections publiques et valoriser les fonds existants. Lors de la mise en place d’un projet de valorisation de la gravure lorraine contemporaine en 2017, la place des femmes s’est imposée comme une évidence, tant les talents sont nombreux dans cette discipline. Plusieurs d’entre elles sont désormais représentées dans les collections patrimoniales de la bibliothèque à l’image d’Elisabeth Poydenot d’Oro, Sarah Monnier, Christine Jacquel, ou Isabelle Bourger.

En 2025, la bibliothèque Stanislas a acquis 16 gravures d’Amandine Gollé : 3 gravures sur bois de la série Vues du bassin, 3 de la série Soleils noirs et la série complète des Insectes (10 linogravures) . Ces oeuvres ont été sélectionnées car elles sont représentatives des techniques qu’elle pratique et de l’esthétique de son univers artistique. Très active sur la scène artistique française et internationale, Amandine Gollé expose régulièrement son travail en Lorraine et propose des ateliers de gravure.

Parcours artistique

Née à Nancy en 1989, Amandine y vit et y travaille. Diplômée de l’École des Beaux-Arts de Nancy, elle part se former à l’étranger, plus précisément à Madrid (Espagne) et à Wuhan (Chine). À son retour, elle ressent le besoin de se reconnecter à sa nature profonde, et elle entame une quête artistique dans le but d’un retour aux sources.

Dans ses créations, la pratique de différentes techniques de l’estampe telles que la xylographie, la linogravure, la lithographie ou la sérigraphie, lui permet de créer un univers mêlant imaginaire et réalité. Elle tire son inspiration de ses différentes expériences et de ses voyages, intérieurs comme extérieurs.

À travers son travail, elle invite le spectateur à ressentir pleinement ses émotions et poser les yeux sur le monde qui nous entoure. La nature s’offre à nous par ses insectes ou ses paysages abstraits.

« Je traverse le monde qui m’entoure et le laisse aussi me traverser ».

L’exposition in situ

Pour la présentation de son œuvre, l’artiste avait carte blanche pour investir la salle patrimoniale de la bibliothèque Stanislas. Elle y a installé plusieurs gravures de très grand format, suspendues sur les grilles de la galerie. Quelques œuvres encadrées, de format plus petit, ont été installées dans les niches des grands meubles de la salle. Deux grandes matrices en bois, représentant ses insectes, posées sur chevalet, viennent éclairer le visiteur sur la technique de la gravure sur bois et la minutie de son travaille de graveur. Sur les tables, les nouvelles acquisitions emmènent le visiteur dans l’univers poétique de l’artiste.

Minuscules géants

“Minuscules géants” suspendus sur la galerie de la salle patrimoniale

“La centaine d’heures de travail nécessaire à la traduction en noir et blanc de matières et de textures riches, souvent colorées, voir irisées offre le temps à mon esprit de divaguer. Le geste devient méditation.

Le plus petit arthropode que j’ai représenté mesure en réalité 4 mm. Graver des êtres à l’aspect si insignifiant sur de grands formats rend hommage à leur importance dans les écosystèmes et témoigne de la fascination qu’ils exercent sur moi. Ce changement d’échelle en fait des paysages.
Se promener dans les anfractuosités, aux sommets des buttes, naviguer sur les rivières, observer les étoiles, sentir les feuilles agitées par le vent qui se cachent dans ces micro-univers : les carapaces des insectes.”
Amandine Gollé

Matrice en bois pour l’un des ses insectes de la série “Minuscules géants”

Sans dessus-dessous (Soleils noirs)

Sur le fil, série “Soleils noirs”, 2019, gravure sur bois, H-FG-ES-00117

“Sans dessus-dessous est une série d’images abstraites.
D’abord à regarder à l’endroit ou à l’envers, ces images sont devenues circulaires. Contrairement à la plupart de mes œuvres qui supposent un temps de réalisation très long afin d’arriver dans un état méditatif, celles-ci cherchent à traduire une émotion de l’instant et sont donc réalisées en quelques heures à peine.
Ces gravures s’inspirent de formes fractales que l’on retrouve dans la Nature, de phosphènes, d’imagerie scientifique du cosmos, voir cosmogonique.
Ainsi, la façon dont des branches se séparent, la progression d’un éclair dans l’air, un estuaire prolifèrent de façon similaire bien qu’étant de nature différentes et évoluant dans des milieux hétéroclites.
Je trouve cette universalité de la matière fascinante.
La série Sans dessus-dessous mélange plusieurs de ces images et se nourrit de mon vécu, de mon imaginaire. L’idée de départ est toujours très éloignée du résultat visuel final car je laisse toutes ces images me traverser.”
Amandine Gollé

Paysage intérieur

Paysage intérieur, xylographie estampée sur papier chinois, 2 x 5,5 mètres, 2023

“Dessiner un paysage dans lequel se perdre.
Carte imaginaire dans laquelle intérieur et extérieur se fondent.
Des soleils qui se percent en cavités, trous noirs desquels sortent ou pénètrent tout un florilège d’étranges végétaux qui se font tissus vasculaires ou coraux, de rivières devenues chevelures, de vallées caressantes de courbes, de reflets d’étoiles évoquant, dans cette immensité rouge, l’hémoglobine.”
Amandine Gollé

Vues du bassin

La caresse bleue, série “Vues du bassin”, 2022, gravure sur bois, H-FG-ES-00120

“En réalisant cette série, j’ai pris plaisir à reproduire ce que faisais à 4 ans : prendre ma petite chaise et aller m’installer dans le jardin de mes aïeux pour peindre ou dessiner. Chargé de l’émotion de l’instant, […] le paysage devient abstrait et chargé de ressentis. Saudade.”
Amandine Gollé

Cet article a été coécrit par Astrid Mallick, Mathilda Muller et Amandine Gollé.

Ipoustéguy : l’œuvre gravé d’un sculpteur

Ipoustéguy figure parmi les sculpteurs majeurs de la seconde moitié du xxe siècle. Ses œuvres sont conservées dans les plus importantes collections publiques du monde et ses sculptures monumentales sont installées dans les grandes villes et les capitales comme Paris, Lyon, Berlin, Washington, Hakone (Japon). À côté des 612 sculptures de l’artiste, l’œuvre graphique tient une importance considérable.

Le dessin, la gravure ou l’illustration offrent à Ipoustéguy des supports d’expression différents, où la ligne se fait plus libre, la contrainte de la matière moins présente et où le tridimensionnel fait place à la surface plane. Là s’ouvrent alors de nouvelles perspectives artistiques, à la fois techniques et esthétiques. En 2024 et 2025, un ensemble d’œuvres est entré à la Bibliothèque Stanislas permettant de conserver et montrer ce travail graphique de l’artiste.

Oignon, 1989, gravure à l’eau-forte et aquatinte sur papier, 3/33, G-FG-ES-00179.

Ipoustéguy sculpteur

Né à Dun-sur-Meuse en 1920, Jean Robert, dit Ipoustéguy, est attiré très jeune par le dessin et la peinture. Doué pour le dessin, il souhaite devenir artiste mais il tait ses ambitions à ses parents qui ne pouvaient imaginer que ce soit une carrière. Il a 10 ans lorsque sa famille s’installe d’abord en Charente puis en banlieue parisienne. À Paris, il s’inscrit aux cours du soir de dessin de la Ville de Paris. Il y rencontre un professeur qui va marquer sa carrière, Robert Lesbounit (1904-1984),  qui lui fera prendre comme nom d’artiste, celui de sa mère, Ipoustéguy. Durant la Seconde Guerre Mondiale, il a 19 ans, il est mobilisé à Dijon. Après l’Armistice il participe à ses premières expositions collectives à Paris et se lance pleinement dans une vie artistique. Au cours de ses travaux, il découvre les ateliers à Choisy-le-Roi du céramiste Le Noble et à partir de 1953, il se consacre à la sculpture. Sa carrière décolle dans les années 1960 avec un rayonnement international et des expositions collectives et individuelles. Les musées français et internationaux accueillent très vite les œuvres du sculpteur tout comme les collectionneurs.

Son œuvre est singulier. Au début des années 1960, il abandonne l’abstrait pour le figuratif. Profondément humaniste, il représente l’homme dans ses prises avec le réel, exprimant les combats de l’intérieur et de l’extérieur. On retrouve souvent l’anatomie de corps torturés, morcelés, mis en scène dans des postures expressives et puissantes. Parmi les œuvres emblématiques de l’artiste : Val de Grâce (1977), Mort de l’évêque Neuman (1976), Scène comique de la vie moderne (1976), Homme passant la porte (1966), Les Plongeuses (1967-1968), Femme au bain (1966), La naissance (1968), Maison (1976), Mangeur de gardiens (1970), Louise Labé (1981) ou Livre (1985).

Ipoustéguy graveur

La Bibliothèque Stanislas a reçu en don de la famille Robert (épouse, fille et petit-fils de l’artiste) l’intégralité de l’œuvre gravé de l’artiste. Ce sont 51 gravures qui permettent aujourd’hui d’appréhender son talent de graveur. Réalisées essentiellement en 1989 et 1990, elles sont de grand format, à l’eau-forte, aquatinte ou pointe sèche. Entre abstraction et figuration, elles montrent l’attachement de l’artiste à la ligne, à la puissance graphique du trait. Par son mouvement, son épaisseur, sa répétition, le trait structure sa composition. Il se suffit parfois à lui-même comme dans Elle réalisée en 1989. Puis vient s’ajouter le jeu du noir et du blanc, de l’ombre et de la lumière, de la nuance des valeurs que l’artiste aime traiter en aquatinte. Quelque fois, la couleur s’invite dans l’estampe, comme dans Petite Pomme et Grosse Pomme gravées en 1989.

Petite pomme, 1989, gravure en couleurs à l’eau-forte et aquatinte sur papier, 12/33, G-FG-ES-00145.

Il fait imprimer ses gravures sur des grandes feuilles, environ 60 x 80 cm, pour des cuivres de taille moyenne à petite. La place de la marge dans l’esthétique globale de l’œuvre est importante pour l’artiste. Elle participe à l’impact visuel, à la mise en scène, dans la réception du motif.

Cône, 1990, gravure à l’eau-forte, aquatinte et pointe sèche sur papier, 7/33, G-FG-ES-00184.

La justification de ses gravures est originale, car elles sont quasiment toutes tirées à 33 exemplaires. On retrouve dans ce choix numérique, l’esprit humoristique d’Ipoustéguy.

Son travail de graveur s’attarde sur la ligne et sur les jeux d’ombres et de lumière. On retrouve ainsi des caractéristiques similaires au domaine de la sculpture où la ligne et la lumière tiennent une place essentielle.

Ipoustéguy et le livre

En parallèle de ce don d’œuvres graphiques, la famille a donné des ouvrages écrits par Ipoustéguy et d’autres qui parlent de lui. Ils viennent compléter les achats de livres, réalisés en 2024 par la Bibliothèque Stanislas, qu’il a illustrés  de gravures ou de sérigraphies. Amoureux de littérature et de poésie, il commence à écrire dès les années 1940. Un premier ouvrage intitulé La Fam de Knut Hansum est édité à compte d’auteur en 1940. Puis il publie en 1960 Les Guerres du Milieu, trois nouvelles imprégnées de la violence et de la cruauté de la guerre.

Le sirop de la rue, coffret de quatorze affiches, nouvelle acquisition.

En 1968, il réalise un coffret d’affiches en lien avec les manifestations de mai 68 : Le Sirop de la rue. De grand format, couvert d’une toile rouge vif, ce coffret contient quatorze affiches qui illustrent les événements. On y retrouve certains slogans entendus dans l’Atelier populaire des Beaux-Arts où il en réalise une grande partie.

En 1969 il réalise vingt illustrations pour l’ouvrage Procès d’Henry Sylvestre.

La même année, avec Leaders et Enfants nus, il allie ses passions de la sculpture et de la littérature. Il réalise pour ses poèmes un coffret en acier et une suite d’illustrations composée de 9 plaques mobiles gravées sur de l’aluminium oxydé anodiquement et coloré au bain jusqu’à imprégnation dans la masse. Ce livre sculpture est la synthèse de son art : il est à la fois auteur, illustrateur et sculpteur. La composition intérieure est complexe : le livre de petit format est percé et fixé sur le trou central du coffret. Positionné sur le côté, il occupe un tiers de l’espace, laissant apparaitre la structure métallique du coffret. Les illustrations sur les plaques d’aluminium sont en couleurs, au format de l’intérieur du coffret et percées au centre pour venir s’emboîter sur le trou.

Leaders et enfants nus, 1969, coffret sculpture en acier contenant le livre et 9 plaques d’illustrations, nouvelle acquisition.

En 1974, il grave vingt-trois pointes sèches pour l’illustration de Léonard de Vinci ou la fin de l’humilité de Robert Lebel et illustre également de dix pointes sèches l’ouvrage d’Heinrich von Kleist, Das Erdbeben in Chili.

Le travail autour du trou, du cercle, initié en 1969 avec Leaders et enfants nus,  il le poursuit en 1976, avec Ronds dans l’O et le Pessimisme, un coffret composé de grandes sérigraphies accompagnées de textes. Assorti du sous-titre Le livre est un rond, l’artiste joue avec le graphisme du cercle en proposant un assemblage de planches trouées mais dont l’emplacement du trou est décalé. Il se créé alors l’illusion de profondeur, comme une sorte de tourbillon. Chaque planche est traitée dans des teintes différentes et souvent très vives.

Rond dans l’O & le Pessimisme, éditions Sigart Rome, 1976, nouvelle acquisition.

À travers ses gravures et ses illustrations, Ipoustéguy affirme l’importance de la ligne dans l’esthétique de toute chose, qu’elle soit figurative ou abstraite. Sa densité, son mouvement, sa pureté, sa manière d’occuper l’espace et sa dynamique sont des caractéristiques communes dans ses sculptures et ses œuvres graphiques.

Le parcours de la presse quotidienne régionale à la Bibliothèque Stanislas

Les journaux de la Presse Quotidienne Régionale (PQR) suivent un parcours bien défini à la Bibliothèque Stanislas, de leur bulletinage et estampillage à l’arrivée, jusqu’à la conservation en magasin, en passant par la numérisation. Les trois titres phares de la PQR lorraine –l’Est Républicain, le Républicain Lorrain et Vosges Matin– ont une place bien spécifique au sein de nos collections, comme en témoignent les missions de collecte, de conservation et de diffusion qui leur sont associées.

La collecte de la presse quotidienne régionale

La collecte de la presse est une des missions des Bibliothèques de Nancy. Aujourd’hui, seule la PQR est sauvegardée à titre patrimonial.

Les journaux sont une ressource historique précieuse qu’il est intéressant de préserver pour les générations futures. Ils présentent un intérêt pour le public, et ils sont très souvent consultés en salle patrimoniale. La presse régionale est considérée comme une source d’information fiable et de proximité pour les habitants de la région. De plus,  la PQR est sauvegardée depuis le début de sa publication presque sans lacunes, créant de fait des corpus de recherche complets. Ainsi, l’Est Républicain est conservé depuis ses origines, le 13 mai 1889.

 La PQR entre dans les collections de la bibliothèque de deux façons  : soit par l’achat du titre, dans le cadre de la politique documentaire de l’établissement, soit par l’intermédiaire de la collecte du dépôt légal imprimeur (DLI).

Tri des journaux reçus avant la découpe.

La Bibliothèque Stanislas est l’une des 26 bibliothèques habilitées par décret à recevoir le DLI depuis 1943 pour les quatre départements lorrains : Meurthe-et-Moselle, Moselle, Meuse et Vosges. En effet, les imprimeurs de ces quatre départements ont l’obligation légale, d’après le code du patrimoine art-L-132-1, de donner un exemplaire à la bibliothèque dépositaire du dépôt légal imprimeur (BDLI ). Ce dépôt concerne tous les documents imprimés ou reproduits, quel que soit le procédé, et dès lors qu’il est mis à disposition d’un public à titre gratuit ou onéreux.

Le bulletinage

La première étape du traitement des journaux est le bulletinage. On enregistre les numéros ou fascicules  au fur et à mesure de leur entrée dans l’établissement. Il permet de constater la réception effective des fascicules du journal pour lequel la bibliothèque a souscrit un abonnement ou sa réception au titre du DLI.

Tableau de bulletinage de la PQR à la Bibliothèque Stanislas. Les journaux sont pointés quotidiennement.

Concernant la PQR, la Bibliothèque Stanislas a fait le choix d’un bulletinage manuel  dans un tableur Excel, contrairement au reste de la presse bulletinée dans le SIGB (système intégré de gestion de bibliothèque) V-Smart. Cela permet d’enregistrer la réception des multiples éditions de ces quotidiens (8 de l’Est Républicain, 7 du Républicain Lorrain et 2 de Vosges matin) de façon simple et rapide. En cas de non réception d’un numéro, le service des périodiques adresse dans la journée une lettre type de réclamation afin de recevoir au plus vite l’exemplaire manquant. L’ éditeur ne conserve en effet que très peu de temps les numéros qui sont rapidement recyclés. Enfin, cela simplifie la gestion des jours spéciaux, comme les jours fériés ou de grève lors desquels il n’y a pas de publication.

L’estampillage et le tamponnage pour les périodiques DLI

Estampille du DLI.

Dès la réception, lors du bulletinage, il faut identifier les journaux déposés à la Bibliothèque Stanislas au titre du dépôt légal imprimeur (DLI). Ces documents sont ensuite marqués par 3 types de tampons :

  • L’estampillage qui marque la conservation de la presse à la Bibliothèque Stanislas,
  • Le tamponnage qui informe le mode d’entrée au titre du DLI,
  • Le compostage qui entérine de manière définitive le statut de document patrimonial au titre du DLI.

Si la PQR n’est pas bulletinée dans le SIGB, chacune des éditions des 3 titres régionaux y est bien identifiée par une notice catalographique. Deux zones Unimarc y apparaissent, elles indiquent les informations spécifiques au DLI : la zone 316 qui signale le mode d’entrée et la zone 920 spécifiant la propriété de l’État du document.

Les quotidiens, une fois identifiés et signalés, sont transmis au service de la conservation.

L’empreinte alphanumérique des composteurs est uniformisée pour toutes les BDLI 1.

La conservation de la PQR

La bibliothèque reçoit quotidiennement les trois titres de PQR dans toutes leurs éditions. En 2025, L’Est Républicain en compte 82, le Républicain Lorrain 73, et Vosges Matin 24. La conservation de toutes ces éditions locales représente un énorme volume chaque mois. Or, la bibliothèque ayant la limite physique de ses murs, il y a nécessité d’économiser des mètres linéaires.  La réalisation de pilotes permet un gain de place non négligeable : pour chaque quotidien, une à trois éditions sont préservées dans leur intégralité, tandis que seules les pages spécifiquement locales -autrement dit, présentes dans une seule édition- sont conservées pour les éditions restantes. Les pages communes à toutes les éditions (pages nationales et internationales, pages sports, pages jeux et météo) sont découpées puis retirées.

La découpe

L’ étape la plus importante dans la réalisation d’un pilote est la découpe des journaux qui prend en moyenne 2 jours et demi chaque mois. C’est une opération qui nécessite de la place : les journaux du mois sont disposés sur toute la surface de la table centrale de l’atelier, soit une pile par édition.

Le matériel nécessaire à la découpe se résume à un grand coupe-papier, un dé à coudre en caoutchouc pour mieux saisir les pages et des chaussures confortables du fait de la position debout durant plusieurs heures. Il est essentiel de manipuler les grandes feuilles avec précaution afin de ne pas les abîmer.

Réalisation du pilote lors de la découpe.

Il faut prévoir 9 boîtes de conservation : 4 pour l’Est Républicain, 4 pour le Républicain Lorrain, et 1 pour Vosges Matin. Chacune d’entre elles est identifiée par une étiquette en papier permanent -papier de conservation au PH neutre-, étiquette sur laquelle sont inscrits le titre du journal et la période couverte. Le mois est divisé en trois périodes : du 1er au 10, du 11 au 21 et du 22 au 30 ou 31 du mois. 

La conservation matérielle des journaux

La préservation matérielle

À la Bibliothèque Stanislas, la presse est depuis plusieurs années conditionnée dans des boîtes de conservation en carton permanent. Ce matériau a l’avantage de ne pas être acide, donc de ne pas altérer le papier, ce qui garantit une plus longue conservation des documents. Le papier journal, fabriqué à partir de la lignine de bois, est un papier très acide, qui jaunit rapidement et devient cassant voire friable. Il a un très faible grammage qui le rend très fragile et l’encre employée sur les tirages est parfois pulvérulente et elle peut le tacher. Sans un conditionnement adapté, la conservation dans le temps est difficile. La taille de la boîte de conservation est enfin réalisée aux dimensions précises du journal afin de ne pas en abîmer les feuilles. 

L’utilisation de ces boîtes dites “cassettes” à fermeture hermétique permet aux journaux d’être conservés de manière optimale.

Comme tout autre document, conserver les journaux dans ces boîtes relève des missions de conservation préventive. Cela permet de les protéger des dégradations courantes, causées notamment par la poussière, l’humidité ou la lumière. Toutefois, les conditions optimales de conservation ne sont pas encore atteintes à la bibliothèque : un exemple en est le rangement des boîtes de conditionnement à la verticale, alors qu’il est recommandé de conserver les journaux à plat. Ce type de problème est  dû aux limites physiques du bâtiment qui nous contraint à économiser l’espace.

Le rangement dans les boîtes permet de conserver 1 an sur 2 niveaux d’un épi.
Une manipulation et une consultation plus aisées

Le conditionnement en boîtes facilite également le transport et la manipulation, sans que cela ne soit trop lourd. Il n’en a pas toujours été ainsi car, jusqu’en 2011, la PQR était reliée en volumes pesant en moyenne 10 kg. Les journaux ont ensuite été conditionnés en boîte, d’un gabarit plus grand qu’actuellement adapté aux dimensions des quotidiens de cette période jusqu’en 2016. La manipulation de ces contenants n’était alors guère plus aisée que celle des volumes reliés. Cela a son importance dans la manipulation et le portage de ces journaux qui ne sont pas en accès libre pour les usagers. Il revient à ces derniers de demander une période précise afin d’estimer le nombre de volumes à servir en salle patrimoniale. Par exemple, dans les années 2000, un mois de l’Est Républicain représente 4 ou 5 volumes reliés.

Les journaux reliés contraignent les usagers à feuilleter la totalité des éditions par jour afin de trouver la date et l’article recherché.
Une question de place

L’objectif d’économiser l’espace dans les magasins a été pris en considération dans les divers chantiers et déménagements de collections. Les quotidiens représentent un volume exponentiel pour lequel il faut anticiper le stockage : plus de 400 mètres linéaires sont conservés actuellement dans les magasins de Stanislas, sans compter les longueurs occupées en magasins distants situés à la Médiathèque Manufacture. Sans la méthode de découpe, la majorité des magasins de la bibliothèque serait occupée par la PQR, au détriment des autres types d’ouvrages. Un exemple : la totalité des journaux de la PQR pour novembre 2024 qui représentait au départ 120 centimètres linéaires a été réduite à 90 centimètres linéaires après la réalisation du pilote . Cela permet d’économiser plus de 3 mètres chaque année, soit 30 mètres par décennie, 60 par double décennie, etc. 

Le conditionnement de la PQR est une étape essentielle pour sa mise en valeur et participe à la diffusion des collections de la bibliothèque.  Les documents conservés dans ces conditions peuvent ainsi être mieux communiqués au public.

Les volumes reliés sont consultés en salle sur des lutrins adaptés qui supportent leur poids.

La valorisation de la PQR

Des collections accessibles sur place

La PQR imprimée est consultable sur place à la Bibliothèque Stanislas : dans l’espace dédié aux revues d’actualité  pour le mois en cours, et en salle patrimoniale pour les numéros plus anciens jusqu’à nos jours. Cette accessibilité sur place est importante pour la diffusion et la valorisation des collections périodiques auprès des publics. 

La consultation des journaux lorrains fait partie des usages réguliers de la salle patrimoniale. L’usager souhaitant conserver un ou plusieurs articles peut effectuer lui-même les photos sans flash avec son matériel ou demander une reproduction à l’établissement. Ce service gratuit est proposé sur Sara, le Service d’Aide à la recherche et Reproduction Á la demande, développé par la Bibliothèque Stanislas. Les reproductions demandées sont réalisées par l’équipe en charge de la numérisation.

La numérisation, outil de conservation et de diffusion

La presse lorraine ancienne est en grande partie accessible en format numérique, ce qui offre plusieurs intérêts, tant au niveau de la conservation que de la diffusion.
La numérisation permet d’éviter la manipulation ultérieure d’un document, donc d’en garantir une meilleure conservation. C’est l’une des raisons pour lesquelles la presse est prioritaire du fait de sa fragilité matérielle, par rapport à un ouvrage manuscrit sur parchemin par exemple. La numérisation de par l’accessibilité en ligne contribue aussi à une diffusion des journaux non négligeable. La bibliothèque numérique Limédia Kiosque facilite la consultation de 196 500 fascicules téléchargeables, provenant de 100 titres différents et couvrant une période de 1769 à 1954 pour certains titres. Il est possible de rechercher dans les métadonnées des documents -par date, auteur, titre de journal -,  et par mots dans le texte du document- recherche dite plein texte qui s’appuie sur la reconnaissance optique de caractères ou OCR -.

Une page de résultats sur Limédia Kiosque : les facettes permettent de cumuler la recherche plein texte avec les restrictions calendaires et de titres de presse.

La Bibliothèque Stanislas numérise la presse lorraine, également dans l’objectif de collecter et de conserver de manière exhaustive le patrimoine écrit lorrain. Les journaux encore protégés par le droit d’auteur seront numérisés ultérieurement. 

Le Dépôt Légal du Web : conservation et diffusion de la presse numérique

Dans les bibliothèques dépositaires du Dépôt Légal imprimeur, le numérique fait aussi l’objet d’un dépôt obligatoire. De ce fait, la presse numérisée peut être consultée sur les archives du Dépôt Légal du web : depuis 2013, la Bibliothèque nationale de France collecte avec l’aide des bibliothèques régionales le web en général. Les titres de la PQR lorraine disposant tous d’un site, les usagers de la bibliothèque peuvent ainsi effectuer leurs recherches via le DL du web, sur des postes dédiés à la bibliothèque et situés en salle patrimoniale.

Conclusion :

Aujourd’hui, de plus en plus de titres de presse actuels cessent d’être publiés en format papier, tandis que la numérisation des collections patrimoniales prend de l’ampleur. Face à ces nouveaux enjeux, les pratiques autour de la presse, le traitement, la conservation et la valorisation évoluent dans les bibliothèques. C’est notamment lors d’événements comme les Journées Européennes du Patrimoine ou bien la Semaine de la presse et des médias que des actions de valorisation autour de la PQR peuvent atteindre une des plus larges audiences, permettant de faire connaître ces collections aux publics.

 

Rédaction : Corinne Fournery (gestion des périodiques du dépôt légal), Manon Demonfaucon (responsable du dépôt légal), Lina Hedjiedj (technicienne de conservation).

  1. elle comporte 4 éléments séparés par un tiret : les 3 premières lettres du nom de la ville ; les 2 derniers chiffres de l’année ; un numéro spécifique par catégorie de document : 1 pour les livres et imprimés divers, 2 pour les périodiques et la PQR, 3 pour les autres documents comme les affiches, flyers, … ; un numéro d’ordre sur 6 caractères [↩]
  2. Nancy, Pont-à-Mousson, Lunéville, Meuse, Belfort, Montbéliard, Besançon et Haute-Saône [↩]
  3. Metz, Sarreguemines, Sarrebourg, Forbach, Thionville, Saint-Avold et Meurthe-et-Moselle Nord [↩]
  4. Épinal et Saint-Dié/Remiremont [↩]

De la rétroconversion au récolement des collections

Quelques années après la mise à jour du catalogue informatisé (cf. article précédent), où en est-on du chantier des collections à la Bibliothèque Stanislas ? Le signalement des collections est-il fidèle à la présence des documents sur les rayons ? Le récolement, c’est-à-dire l’inventaire, des fonds a-t-il révélé de nombreux manques ? Chaque document est-il maintenant clairement identifié par les bibliothécaires ?

À la suite du versement de 85 000 notices bibliographiques dans la base de données en 2016,  ce sont environ 100 000 unités documentaires qui ont été ajoutées au catalogue. Les cotes de rangement de ces exemplaires sont associées à des codes-barres fictifs, forgés par l’entreprise en charge du versement informatique. L’opération nécessaire est alors de vérifier la présence réelle des livres sur les rayons et de leur apposer un “vrai” code-barres. Il s’agit là d’un travail de fourmi.

Une nécessaire manipulation des collections

L’équipe en charge du circuit du document et de la qualité des données bibliographiques a choisi de démarrer cette mission d’exemplarisation (identification et enregistrement informatique des exemplaires) par un espace situé sur la galerie de la salle patrimoniale. En effet, les documents qui y sont conservés sont au nombre de 2000 et ont subi peu de mouvements au fil des décennies précédentes. Cet ensemble est essentiellement composé de livres imprimés des XVIIIe et XIXe siècles. La pose de signets équipés de codes-barres dans chaque document permet alors de contrôler la justesse du catalogue et d’enrichir les notices avec les particularités d’exemplaires telles que les provenances. Cela nécessite une manipulation de chacun d’entre eux par le catalogueur. Durant les années 2017-2018, ce sont 2 500 livres qui sont passés entre ses mains.

Puis, la volonté de la collectivité a été d’accélérer cette opération en recourant à l’intervention d’une entreprise financée à 80 % par la DGD (dotation globale de décentralisation). Le prestataire retenu en 2022 a été le même que celui qui avait assuré la rétroconversion des notices. La procédure pour automatiser l’impression des signets a alors été discutée avec le chargé de projet de l’entreprise. Une rencontre a eu lieu dans les murs de la Bibliothèque et dans sa réserve distante pour évaluer la masse à traiter. À cette occasion, la cartographie précise de l’ensemble des rayonnages a dû être établie et des priorités ont été décidées dans le traitement, afin de correspondre au budget alloué.

Préparation d’un chantier de grande ampleur

L’évaluation du nombre de documents à traiter a été établie grâce à une extraction des données présentes dans le SIGB. D’après la base de données, il restait environ 125 000 exemplaires non équipés de codes-barres. La Bibliothèque a alors choisi de décider du traitement de 85 000 cotes jugées prioritaires, soit autour de 100 000 exemplaires physiques à équiper de signets. La liste obtenue a permis de repérer en amont du chantier certaines anomalies (cotes en doublon ou incomplètes, incohérences dans les exposants indiquant le nombre de volumes d’un titre, localisation impossible d’un document…). La plupart des anomalies ont été résolues avant l’intervention des équipes du prestataire, en se servant des fiches numérisées lors de la précédente opération ou encore en contrôlant les volumes sur les rayons.

Les exemplaires conservés sur la galerie de la salle Stanislas

Les collections prévues dans le chantier d’exemplarisation couvrent 4 siècles d’édition (du XVIIe au XXe) et présentent des formats très variés. Il a donc été décidé de fabriquer des signets en papier neutre selon 3 gabarits qui correspondront à la plupart d’entre eux. Sur chaque signet seront imprimées les informations essentielles à l’identification du document, c’est-à-dire la cote, le titre, l’auteur et le code-barres forgé selon la structure attendue.

Au travail sur la galerie

Après le retour des anomalies par l’équipe de la Bibliothèque, le prestataire peut commencer le chantier dans les murs, avec une équipe de 2 personnes.  Ils s’installent au coeur des rayonnages avec un petit bureau mobile, des tablettes et des boîtiers de connexion internet, ainsi que la machine à imprimer les étiquettes à apposer sur les signets.  Puis ils recherchent la cote du livre sur l’étagère, s’assurent que le livre correspond bien en comparant le titre, l’auteur et la date et glissent le signet après la première de couverture.

Plan de la disposition des cotes des livres conservés sur la galerie de la salle Stanislas

Les 2 000 ouvrages restant à équiper sur la galerie de la salle patrimoniale ont servi de phase de test pour éventuellement réajuster la procédure d’intervention. A l’issue du traitement de cet espace, il n’y a eu que peu de signets qui n’ont pas pu être posés. Les erreurs rencontrées ont été peu nombreuses car la préparation en interne a été faite de manière exhaustive. Une quarantaine d’anomalies ont pu être résolues avant l’intervention de l’entreprise.

Objectif atteint et suites à donner

Au final, ce sont 41 documents qui n’ont pas été trouvés en rayon mais seulement 6 manquants réels, car les autres avaient changé de cote et donc d’espace de rangement. 12 signets se sont révélés trop grands pour les documents concernés, ils ont donc été recoupés à la bonne dimension par les bibliothécaires. La mise à jour de la base de données effectuée à la fin de cette opération permet de dire aujourd’hui que le catalogue est réellement le reflet des rayons de cette galerie. Les autres espaces traités au cours de l’année 2023 contiennent bien plus de documents (45 000 dans les magasins distants, 25 000 dans les greniers de la Bibliothèque par exemple) et ont donc généré plus d’anomalies qu’il s’agit maintenant de corriger.

Tableau de récolement des anomalies

Malgré tout, l’automatisation de la création des exemplaires avec codes-barres réels a ses limites. Les notices bibliographiques mériteront d’être enrichies avec les mentions particulières de chaque exemplaire. Les livres contenant plusieurs parties distinctes, qu’on appelle recueils factices, devront passer entre les mains des catalogueurs car leur description précise ne peut se faire que livre en main. Enfin, le versement des données d’exemplaires n’a pas toujours permis la fusion avec les codes-barres fictifs existants, et a donc généré certains doublons dans la base. Les corrections évoquées sont donc l’objet de la suite de ce vaste chantier des collections qui va sans doute encore nécessiter quelques années de travail pour l’équipe de catalogueurs.

Une vente aux enchères au profit des acquisitions patrimoniales : une autre forme de mécénat.

Le mécénat pour les collections publiques représente un enjeu majeur dans le contexte économique actuel. Les dotations de l’État diminuent et la culture n’est pas épargnée par les restrictions budgétaires. Dans cette situation, comment continuer les missions d’enrichissement des collections patrimoniales dont les coûts sont souvent très élevés ? Plusieurs types de mécénats existent en France pour les institutions culturelles. Après avoir mené avec succès une campagne de levée de fonds de 2018 pour l’achat d’estampes de Claude Weisbuch, la Bibliothèque Stanislas a pu bénéficier d’une autre forme de mécénat : une vente publique à son profit.

La générosité de la famille Jamar

En 1995, l’artiste lorrain Michel Jamar (1911-1997) avait fait don à la Bibliothèque Stanislas d’une partie de son travail. Un ensemble d’environ 300 dessins, estampes et ex-libris avait rejoint les collections de la bibliothèque et une partie avait fait l’objet d’une exposition cette même année.

En 2012, Xavier Jamar, son fils et Anne son épouse, complètent cette première donation en y ajoutant le fonds d’atelier de l’artiste. Ce sont alors plus de 10 000 œuvres qui entrent dans les collections patrimoniales, des livres, des dessins, des estampes, des matrices et la presse en taille-douce de l’artiste. Les peintures n’ont pas fait partie de la donation car la bibliothèque n’a pas vocation à conserver les peintures.

En 2023, Xavier Jamar fait part de son intention de vendre la collection de peinture et le reste des estampes au profit de la Bibliothèque Stanislas. L’argent récolté doit être mis au profit des collections patrimoniales pour l’acquisition d’œuvres de graveurs lorrains anciens et contemporains.

La vente s’est déroulée le 22 février 2024 dans l’étude Alexandre Landre de Nancy et a fait l’objet d’un catalogue imprimé. Plus de 300 lots sont passés aux enchères publiques, tous n’ont pas trouvé preneur et certains sont parfois repassés dans des ventes en ligne ultérieurement. Cette vente a rapporté 3 554 euros. Le chèque a été remis officiellement le 12 juin 2024 par Xavier Jamar à la ville de Nancy, lors d’une cérémonie à la Bibliothèque Stanislas.

Catalogue de la vente du fonds d’atelier Jamar

Des achats ciblés

Les œuvres acquises grâce à l’argent de cette vente ont été sélectionnées avec soin  : des œuvres rares ou dont les créateurs sont peu représentés dans les collections.

Ainsi, neuf estampes anciennes et modernes ont été acquises auprès de galeries parisiennes spécialisées.

Nicolas Guillaume De La Fleur (1608?-1670)

Originaire de Lorraine, Nicolas Guillaume a travaillé un temps en Italie, à Rome, avant de revenir s’installer en France. Le nom « de la Fleur » est un pseudonyme lié à la qualité des gravures de fleurs qu’il a réalisé.

Autoportrait, 1638
Frontispice d’une suite de douze Etudes de fleurs
Gravure originale à l’eau-forte et au burin sur papier vergé
175 × 140 mm, filet de marge
Belle épreuve de l’état définitif (sur 2), avec l’adresse de Mariette
Filigrane : Armoiries (Heawood 719)
Provenance : Collection Ernest-Théophile Devaulx (Lugt 670)
Collection François Heugel (L. 3373)
Référence : Robert-Dumesnil 1 ii/ii, IFF 1                                          Bibliothèques de Nancy, P-FG-ES-07422

François Collignon (1609-1687)

Né à Nancy  vers 1609, François Collignon apprend le métier de graveur auprès du maître lorrain Jacques Callot (1592-1635). Très empreint du style de Callot, il produit de nombreuses gravures et devient également éditeur et marchand d’estampes. Il est actif en Lorraine, en France et en Italie au XVIIe siècle

Les Quatre Saisons, vers 1645
Suite de quatre eaux-fortes sur papier vergé
89 x 270 mm ; marges 102 x 282 mm
89 x 270 mm ; marges 102 x 281 mm                                                                   90 x 270 mm ; marges 108 x 282 mm                                                                  89 x 270 mm ; marges 104 x 284 mm                                                              Non référencé dans l’IFF                                                                       Bibliothèques de Nancy, P-FG-ES-07424 à 07427

Jules Bastien-Lepage (1848-1884)

Jules Bastien-Lepage est un artiste né à Damvillers dans la Meuse. Il est un des grands représentants de la peinture naturaliste française. Ses œuvres colorées, vibrantes, montrent souvent des scènes de la vie rurale, les travaux paysans. Son œuvre gravé est très limité puisque que seules cinq gravures sont recensées.

Faucheurs à Damvillers, 1879
Eau-forte
193 × 275 mm, marges 308 × 459 mm
Très belle et rare épreuve du premier état (sur 2) sur vergé crème, avant la réduction de la plaque sur la partie droite, annotée « Bon à tirer » et signée « J. Bastien-Lepage » dans la marge inférieure.
Référence : Aubrun G. 746 i/ii, IFF 1-2                                      Bibliothèques de Nancy, M-FG-ES-00820

Faucheurs à Damvillers, 1879
Eau-forte
195 × 259 mm, marges 314 × 474 mm
Belle épreuve de l’état définitif sur Chiné appliqué, avec la réduction de la plaque sur la partie droite.
Référence : Aubrun G. 746 ii/ii, IFF 1-2                                                    Bibliothèques de Nancy, M-FG-ES-00821

Retour des champs, 1877
Eau-forte 275 × 190 mm, marges 477 × 309 mm
Belle épreuve sur vergé crème d’Arches, épreuve avant la lettre.

Référence : IFF 1-1                                                                                Bibliothèques de Nancy, M-FG-ES-00819

 

Léopold Poiré (1879-1917)

Né à Metz en 1879, Léopold Poiré vient s’installer à Nancy autour des années 1900 et entre au service de l’ingénieur Bellieni. Photographe de talent, il apprend la gravure avec Victor Prouvé (1858-1943) et les artistes de l’École de Nancy. Son œuvre gravé est original et s’inspire de son travail de photographe.

Les Cygnes, vers 1910
Eau-forte
69 x 159 mm, marges 265 x 325 mm
Belle épreuve avec une teinte de fonds en bleu.                                            Bibliothèques de Nancy, P-FG-ES-07423

Jochen Gerner, artiste aux multiples facettes

Jochen Gerner, né en 1970 est  auteur et dessinateur. Depuis les débuts de sa démarche créative, il mène une réflexion sur l’image imprimée, aux frontières de la bande dessinée et de l’art contemporain. Installé à Nancy, son travail a des orientations multiples : la presse1, plus de quarante « livres d’images et de bandes dessinées » depuis 1993, une quinzaine d’albums pour la jeunesse,  et la contribution à de nombreux ouvrages collectifs. En perpétuelle recherche sur l’assemblage de l’image, du texte et des formes, Jochen Gerner a également réalisé une multitude d’estampes et de dessins. En France, il est représenté par la Galerie Anne Barrault (Paris). Sa renommée est internationale.

Jochen Gerner dans son atelier. © Arno Paul.

Jochen Gerner avait depuis 2018 eu la générosité de faire plusieurs dons d’estampes, d’affiches et d’albums à la bibliothèque Stanislas.

L’année 2023,  constitue une nouvelle étape avec plusieurs de ses œuvres qui viennent enrichir le fonds lorrain graphique, notamment quatre planches originales dessinées  pour la presse qui rejoignent les collections de la bibliothèque, à titre onéreux, avec le soutien du FRAAB2. Un nouveau don de la part de l’artiste de neuf estampes représentant chacune des univers différents vient étayer significativement ce que nous conservons déjà de lui. Jochen Gerner est désormais représenté dans les collections avec quatre dessins originaux et plus de vingt estampes.

« Douze dessins pour comprendre le monde »

Dès 2014, Jochen Gerner est pressenti pour une collaboration éditoriale  avec Le 1, journal hebdomadaire au format peu commun, tout comme son contenu. Ce dernier se déploie comme une grande affiche. Chaque semaine, différents journalistes,  spécialistes, écrivains, scientifiques et  artistes présentent leur point de vue sur une thématique déterminée par la rédaction. Jochen Gerner décrit la rubrique « Repères » pour laquelle il est sollicité :

« un peu comme une maquette dans la maquette même du journal, puisque je dois construire un équilibre idéal entre le dessin et le texte. La planche ne doit être ni trop dense, ni trop minimaliste. »

Il alterne donc certaines vignettes assez techniques avec d’autres dessins plus synthétiques. C’est une histoire de rythme visuel, mais également un principe narratif assez délicat : didactique et léger, sérieux et parfois humoristique. L’artiste traite le sujet indiqué par l’équipe de rédaction  au moyen de 10 à 13 repères. Il illustre ces courtes phrases illustrées en dessins, pictogrammes ou petites saynètes. Ce format et cet aspect minimaliste très graphique du traitement des sujets sont voulus par la rédaction du journal Le 1, et plus particulièrement par son directeur artistique3. La démarche artistique de Jochen Gerner, ses expérimentations formelles et la construction de son travail graphique autour de l’assemblage du texte et de l’image, correspondaient aux attentes de la rédaction pour cette rubrique dessinée.

Lorsque nous avons manifesté notre intention à Jochen Gerner d’acquérir des dessins originaux, il a évoqué ces dessins de presse. Ces planches ont été dessinées sur un papier de 80 grammes au format 29,7 cm sur 21 cm. La technique est identique pour chacune d’entre elles : encre de Chine, feutre noir et correcteur sur papier. L’artiste nous a proposé de faire un choix parmi ses très nombreuses réalisations selon deux critères : le rapport avec la Lorraine et ce qui constitue le savoir, dont voici la sélection :

– Trois siècles de pédagogie, Repères, paru dans Le 1 #119 (31 août 2016)

Jochen Gerner, Trois siècles de pédagogie.

 

– Ces écrits qui ont changé le monde, Repères, paru dans Le 1 #157 (31 mai 2017)

Jochen Gerner, Ces écrits qui ont changé le monde.

 

– 1917 dans le monde, Repères, paru dans Le 1 #Hors-série (15 novembre 2017)

Jochen Gerner, 1917 dans le monde.

 

– Jeanne d’Arc : l’étoile filante, Repères, paru dans Le 1 #211 (18 juillet 2018)

Jochen Gerner, Jeanne d’Arc : l’étoile filante.

La vente de ces quatre planches est enrichie des textes de travail préalables au dessin. Le processus est le suivant : chaque début de semaine, Jochen Gerner découvre le sujet de la planche à réaliser pour la fin de semaine. Une liste d’une douzaine de points établis par la rédaction du journal lui permet d’orienter sa réflexion. Il se base alors sur des mots-clés pour rechercher un ensemble d’images pouvant correspondre à ces éléments textuels. Cette base d’images, dont certaines ne sont pas retenues, lui sert à représenter ses douze à 15 saynètes pour développer la thématique hebdomadaire. Travailler selon des contraintes est un exercice de style que Jochen Gerner maîtrise bien,  et qui fait partie de sa méthode, puisque dès 1993, il est un des membres fondateurs de l’Oubapo4, collectif expérimental dont le principe est de produire des bandes dessinées sous contrainte artistique volontaire.

La presse est un domaine pour lequel Jochen Gerner travaille depuis plus de dix ans. Désormais, il essaye de garder du temps pour lui, avec des projets personnels, des expositions, afin d’avoir la disponibilité́ de nourrir sa propre réflexion.

Une démarche artistique polymorphe

« J’ai un rapport au dessin à la fois constant et permanent. Si, certains jours, je ne dessine pas, je ne me sens pas bien. Dessiner, c’est comme un petit médicament, une tisane apaisante. Souvent, quand je pars en vacances, je me dis que je vais être bien, mais au bout de dix jours, j’ai besoin de redessiner. Par contre, je n’ai pas l’attitude de l’artiste voyageur qui s’installe et dessine dans la rue, parce que pour moi, le dessin est quelque chose de très intime et personnel. »

Emission “par les temps qui courent, France Culture, 17 février 2020

Depuis 1994, les œuvres de Jochen Gerner ont été montrées dans de nombreuses expositions personnelles ou collectives5. Il est représenté par la galerie Anne Barrault depuis 2020.

L’analyse des perceptions du langage et de l’image est depuis le départ la source d’inspiration de son travail. Il utilise alors des codes visuels  communs et les détourne. Il travaille avec un profond intérêt pour le sens caché des motifs et sa démarche créative fluctue entre différentes formes, dont certaines sont récurrentes. Le résultat est souvent très graphique, avec des signes et onomatopées spécifiques créés au fil des années fonctionnant avec beaucoup d’efficacité, en plus d’être visuellement fort esthétiques.

Grâce aux dons de l’artiste pour enrichir nos collections depuis 2018, nous conservons à la bibliothèque un ensemble assez représentatif de l’ensemble de sa démarche.

Examinons certains d’entre eux :

Jochen Gerner, Bandit, sérigraphie, 2021.

Cette sérigraphie en 3 passages couleurs, aux formes et interprétations diverses propres au style de l’artiste mélange habilement la bande dessinée et l’art contemporain. Une réalisation originale et pleine de dynamisme (format 40 x 50 cm, 80 exemplaires numérotés et signés).

Jochen Gerner, Paysage aluminium, estampe originale, 2022.

Le Paysage en aluminium est une estampe originale tirée en letterpress. Il s’agit d’une impression en 4 passages sur fond de couleur argenté  sur les presses typographiques de l’atelier RLD en 2022. C’est l’exemplaire numéro 23/30 de cette série,  numérotée et signée par l’artiste, sur un vélin d’Arches au format de 40 x 30 cm qu’il a donné à la bibliothèque. Ce paysage rassemble nombre de signes graphiques existants ou créés préalablement, visibles également dans d’autres de ses travaux. La technique du letterpress permet de donner du relief à la composition puisque certaines zones de la partie gravée sont elles mêmes passées sous presse et donc débossées. Le papier est d’abord encré ou laissé blanc. Ensuite, il est passé sous une presse qui lui apporte la mise en relief désirée. Certains appellent aussi cette technique d’impression le débossage. Elle donne un effet « en creux ». Pour que la technique puisse fonctionner, le papier doit être assez épais.

Jochen Gerner, Météore, lithographie originale, 2022.

Météore regroupe un ensemble de pictogrammes propres à Jochen Gerner. Il s’agit d’une lithographie avec trois passages couleur d’un format 40×60 cm (ici le 71e exemplaire sur 100 numéroté et signé par l’artiste) tirée sur les presses de l’atelier RLD en 2022. On y retrouve des suites de points, des lignes ou des courbes parallèles (la plupart du temps regroupées par 4), des nuages, des éclairs, des soleils ou encore des étoiles. Ces éléments sont autant de pictogrammes constituant le pseudo langage codé de Jochen Gerner, qu’il compare à de « véritables caisse à outils. Tout m’enchante dans le pictogramme, que je prends étymologiquement à la lettre : un signe peint dont le territoire est une lisière, celle qui sépare abstraction et figuration »6. Cette lisière  se retrouve dans l’ensemble de l’œuvre de Jochen Gerner.

Jochen Gerner, brève à ventre rouge, estampe originale, 2022.

La série des oiseaux est tout d’abord réalisée aux feutres, avec trois ou quatre couleurs tout au plus. Hommage au père de l’artiste (membre de la LPO de Meurthe et Moselle), l’ensemble est constitué de 200 dessins effectués depuis l’atelier nancéien de Jochen Gerner ou depuis une maison bourguignonne entre février 2019 et septembre 2020. Ce sont ainsi 10 carnets d’écoliers indiens qui sont remplis d’oiseaux représentés de profil, et paradoxalement, non pas saisis en plein vol.

On peut y voir un hommage à la raideur noble des animaux représentés sur les bas-reliefs assyriens. La collection dessinée par Jochen Gerner qui devient par la suite un ensemble d’estampes (40×30 cm, 60 exemplaires numérotés et signés par l’artiste, atelier RLD) regroupe des volatiles du monde entier ainsi que des espèces ornithologiques imaginaires.

La temporalité de Jochen Gerner

Au cours d’un entretien réalisé en février 2024, Jochen Gerner nous explique qu’il travaille avec une temporalité à plusieurs niveaux : il aime combiner l’urgence et la ponctualité de la presse avec la réflexion au long cours nécessaire pour les livres. Quant aux projets d’exposition, ils recoupent souvent les publications. Ne jamais tomber dans la routine, être nourri par la diversité sont des moteurs pour lui. Jochen Gerner participe à l’exposition collective Bande dessinée. 1964-2024 au Centre Pompidou (Paris) du 24 mai au 4 novembre 2024.

Pour aller plus loin :

Site de Jochen Gerner

instagram Jochen Gerner

 

 

  1. Le 1, Le Monde, The New-York Times, The New Yorker ou auparavant Le Journal des Arts [↩]
  2. Fonds régional de restauration et d’acquisition pour les bibliothèques [↩]
  3. Antoine Ricardou [↩]
  4. Ouvroir de la Bande dessinée Potentielle : https://www.oulipo.net/ https://www.pierrefeuilleciseaux.com/l-oubapo/ [↩]
  5. Musée des beaux-arts de Nancy, Mudam, FRAC Picardie, Musée d’art contemporain Erarta de Saint-Petersbourg, Institut Français de Berlin, Villa Paloma et Nouveau Musée National de Monaco, diverses galeries en France et à l’étranger, entre autres [↩]
  6. Jochen Gerner, Thomas Clerc, Hôtel Primavera, 2023, p.60 [↩]

Le fonds Fride. Un devoir de mémoire

En 2021, les Bibliothèques acceptaient la donation de la « bibliothèque de judéité » et les archives familiales de Bernard Fride (1932-2019) autour de son histoire d’enfant caché pendant la Deuxième Guerre mondiale.

La population de Nancy connaît et se souvient de la rafle du 19 juillet 1942 en partie déjouée par l’action héroïque de six fonctionnaires de police dont leur chef Edouard Vigneron. Sur les murs des écoles du centre ville, des plaques rappellent la déportation et l’extermination des enfants juifs de Nancy entre 1941 et 1943, que l’action de Gustave Nordon et Marcel Courtot n’a pas suffi à sauver.

Mme Fride, accompagnée de ses deux fils, Bernard et Maurice

L’enfance de Bernard Fride, 10 ans en 1942, s’inscrit dans ce contexte terrible, d’abord d’intimidations puis de peur, et enfin d’arrachement familial et de clandestinité. Ses parents, d’origine polonaise, se sont installés à Nancy en 1925. Il a un frère aîné, Maurice. Ayant échappé à la rafle du 19 juillet, les Fride sont malheureusement arrêtés le 13 août 1942, sauf le petit Bernard. Partant à la recherche de son mari avec son aîné, Mme Fride confie pour quelques heures son cadet à la garde de sa  couturière Mme Larchet. Celle-ci, ne voyant pas revenir sa cliente et amie, comprend le drame ; avec son mari, ils résolvent de faire passer l’enfant pour leur fils (qui se prénomme aussi Bernard, qui a tout juste dix ans de plus, et qui se trouve alors en Algérie) afin qu’il ne subisse pas le même sort. En effet, alors que dans un premier temps Maurice est confié à l’asile pour enfants de l’Union générale des Israélites de France (UGIF), tandis que ses parents sont à la gare de Nancy puis à Écrouves, « le Drancy lorrain », ils sont tous trois déportés à Auschwitz par le convoi no 42 le 6 novembre 1942, où ils sont exécutés.

De 1942 à 1947, Bernard vit chez les Larchet où il est connu de tous comme « le petit de Georgette », titre du 2e tome de ses mémoires publié en 2012. En 1947, il est confié à la garde d’un cousin qui l’envoie à Moissac où se trouve une fondation d’enseignement professionnel pour les Orphelins de la Shoah.

Bernard Fride commence à témoigner sur son enfance et le sort des enfants juifs, cachés, comme déportés, de Nancy, à partir de 1987, date à laquelle une stèle est élevée au cimetière israélite de Nancy en hommage aux 20 enfants de l’asile de l’UGIF déportés, dont faisait partie son frère Maurice. Il multiplie dès lors les conférences et publie un livre de souvenirs, Une Mauvaise Histoire juive (1991), fruit de ses recherches en archives sur l’action de Gustave Nordon.

Parallèlement, Bernard Fride constitue un important fonds documentaire de plusieurs centaines de livres, revues, brochures ou encore enregistrements vidéo sur la Shoah, les enfants cachés, mais aussi l’identité juive dans l’art et la littérature. Cette bibliothèque est entrée dans les collections municipales grâce à la générosité de sa fille, l’historienne de l’art Patricia Fride-Carrassat1.

Il s’y ajoute un fonds d’archives familiales particulièrement émouvant : papiers d’identité et diplômes, lettres envoyées du camp d’Ecrouves, photographies de famille. Le fonds contient également des copies du fonds de l’UGIF obtenues auprès du Centre de documentation juive contemporaine, les textes de plusieurs conférences de Bernard Fride auprès de lycéens et du grand public, ainsi qu’un dossier sur la réception des ouvrages de Bernard Fride et la controverse suscitée sur l’UGIF de Nancy. L’inventaire du fonds Fride est disponible sur le Catalogue général des manuscrits des Bibliothèques de France.

Maurice Fride écrit à son petit frère Bernard

Paul et Georgette Larchet ont été nommés Justes Parmi les Nations en 1994.

Le fonds Fride peut être présenté dans le cadre scolaire. Mme Fride-Carrassat offre aux établissements scolaires lorrains des exemplaires des ouvrages de Bernard Fride. Contacter la bibliothèque Stanislas pour en bénéficier.

  1. Sur le site reseau-colibris.fr, choisir « recherche avancée », entrer « Fride » dans le champ Rechercher, puis choisir « fonds patrimonial » dans le champ Index [↩]