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Nouvelles acquisitions patrimoniales entrées dans les collections en 2022.

Entre estampes et plans, dessins de caricature, poésie, théâtre, roman, histoire de l’édition et acte nobiliaire, Nancy se trouve au cœur de presque toutes les acquisitions patrimoniales de cette année 2022 ! Petit panorama des nouvelles acquisitions en huit points où des documents de natures fort différentes, produits entre le milieu du xvie siècle et aujourd’hui, viennent s’inscrire dans le patrimoine local, la chronologie seule dictant l’ordre des notices.

Étonnant titre de noblesse donné par Nicolas de Lorraine pour un valet de chambre (ms. 1954)

Ces lettres d’anoblissement1 accordées à Michel Barbereau par Nicolas de Lorraine (1524-1577), sont données à Nancy, le 7 février 1553. L’acte est écrit en français avec une écriture en italique. Il débute par une grande initiale armoriée enluminée aux armes dudit Nicolas. Au delà de la joliesse du décor ce qui a de quoi nous étonner réside précisément dans la signature. Précisons : Nicolas est le fils d’Antoine le Bon, duc de Lorraine et de Bar, et de Renée de Bourbon-Montpensier, d’abord évêque de Metz de 1543 à 1548 et de Verdun de 1544 à 1547, puis comte de Vaudémont de 1548 à 1577, seigneur de Mercœur de 1563 à 1569, puis duc de Mercœur de 1569 à 1577. Au moment où il donne ces lettres d’anoblissement, il est régent des duchés de Lorraine et de Bar pendant la minorité de son neveu Charles, le futur duc Charles III (1543-1608). Il sera régent de 1552 à 1559. Au revers de l’acte, figure la mention «Par Monseigneur le conte de Vaudemont en l’absence de Madame la duchesse douairiere…», c’est-à-dire Chrétienne de Danemark (duchesse de Lorraine, 1521-1590). Les deux noms « Charles » et « Chrestienne » apparaissent dans l’acte rehaussés en lettres d’or sur fond bleu. Ajoutons, pour l’histoire, que nous sommes en février, dans peu de temps, au mois d’avril 1553, Nicolas deviendra le père de Louise de Lorraine-Vaudémont (1553-1601), future épouse du roi de France Henri III.

Évoquons le nouvel anobli. Qui est-il ? Pour une raison inconnue, le nom «Barbereau» a été systématiquement caviardé et effacé au moyen de trous pratiqués dans le parchemin. Néanmoins les armoiries attestent de l’identité de Michel Barbereau, dit Augueville. Ce dernier fut chantre en la chapelle et valet en la chambre des ducs Antoine et François. D’après Dom Pelletier2, il fut anobli le 7 février 1555. Le présent acte permet d’antidater cet anoblissement de deux années ! Pour les férus d’héraldique, les armoiries de Michel Barbereau se blasonnent ainsi :

« D’or, a troys lyons armez et lampassez de sable, au chef d’azur, orné de troys roses d’or, Timbre d’un lyon naissant , armé & lampassé de sable, couronné d’un chappeau de roses d’or, tenant en ses pattes un bouquet de roses de mesme, yssant d’un tortis d’or, d’azur, & de sable, le tout porté d’un armet mort d’argent, couvert d’un lambrequin aux metail & couleurs de l’escu ».

Lettres d’anoblissement données à Michel Barbereau par Nicolas de Lorraine. Nancy, 7 février 1553. Parchemin enluminé (746 x 580 mm)

 

La première édition complète de Zadig : Nancy au secours de Voltaire (Rés. 11 912)

VOLTAIRE (1694-1778). Zadig ou la destinée. Histoire Orientale. Paris, Laurent-François I Prault ; Nancy, Antoine Leseure, 1748. Petit in-12, 195 pp. L’ouvrage est couvert d’une reliure signée CANAPE, parfaitement établie, maroquin rouge, dos à nerfs, double filet doré sur les coupes, large roulette intérieure en «dent de rat» et fleurettes dorées, tranches dorées.

L’année 1748 peut être regardée comme celle de l’édition originale du Zadig de Voltaire. Si la fameuse satire avait paru un an plus tôt sous le titre Memnon. Histoire orientale elle présentait de notables différences. Par exemple, trois chapitres sont venus s’ajouter à la nouvelle édition : Le Souper, Le Rendez-vous et Le Pêcheur.

Mais pourquoi cette édition, qui n’est pas vraiment collaborative mais plutôt bicéphale, à la fois parisienne et nancéienne ? C’est pour éviter toute spoliation et contrefaçon que Voltaire a procédé de la sorte. En effet, alors qu’il est installé à Lunéville, il a déjà fait imprimer les 12 premiers cahiers chez l’imprimeur Prault à Paris (avril 1748). Il décide alors de confier la suite de l’impression à un imprimeur nancéien, Leseure. Ce second volet de l’impression utilise le même papier et les mêmes caractères typographiques que la 5e édition du Panégyrique de Louis XV, dont Nicolas Durival (1713-1795) attribue également l’impression à Leseure de Nancy. À son retour à Paris (fin août 1748), Voltaire fait réunir l’ensemble des cahiers qui, une fois brochés, seront distribués dans la capitale (10 septembre 1748), à la veille d’un nouveau séjour en Lorraine.

Zadig / Voltaire. Page de titre de l’édition Paris : Prault ; Nancy : Leseure, 1748. (in-12)

La Deuxième République à Nancy au prisme d’un humour scatologique

Édouard MENNESSIER (1811-1888). Suite de l’histoire de la vie cachée, puante, militaire, administrative, comique du docteur Boc, vidangeur de 1e classe, 1er zozo du theatre de Nanci, surnumeraire en retraite, fanatique garde national. 79 dessins au crayon légendés, sur papier, probablement réalisés à Nancy, en 1848.

Édouard Mennessier était le beau-frère de Marie Mennessier-Nodier (1811-1893), fille de Charles Nodier. Ce rapprochement n’est pas innocent : nous savons par ailleurs que cette dernière avait collaboré en 1842 à la publication de la Vie privée et publique des animaux illustrée par Grandville, le caricaturiste nancéien. Les talents et les productions sont sans rapport, mais la veine satirique anime nos deux artistes. Il faut rappeler qu’en 1848, les journées de février ont donné naissance à la Deuxième République. Dès le 2 mars, Nancy proclame la République et édite une médaille pour l’occasion. Au mois de juin, des insurrections ouvrières voient le jour et sont sévèrement réprimées par les gardes nationaux, à Paris comme en province. Notre « fanatique garde national » s’est donné pour tache de purger nombre de ses concitoyens et pourvoie à la vidange des lieux d’aisance.

Caricaturiste actif à Metz et Nancy, Édouard Mennessier livre ici sa série la plus scatologique avec le personnage de Monsieur Hoc, quelquefois accompagné de Madame Hoc. (« Hoc » ou « Boc », le nom varie dans la suite).

Édouard Mennessier. Monsieur Boc en homme de vidange s’en va faire ses provisions de comestibles nécessaires à sa subsistance et à celle de sa famille. Dessin, mine de plomb, daté 25 7bre 1848. (205 x 185 mm)

Dans la veine caricaturale, joint à l’ensemble ci-dessus, un collage du dessinateur GAVARNI (1804-1866) réalisé à partir d’une lithographie rehaussée en couleurs. Intitulé Charles Lallemend. Dit Boctes et par abréviation Boc, le dessin a été gravé par Adrien LAVIEILLE (1818-1862). Gavarni, caricaturiste actif à Paris a donné cette gravure pour illustrer la célèbre publication collective, avec Balzac en tête, Les Français peints par eux-mêmes qui paraît en 1853. Sur un mode mi-comique mi scientifique, elle se base sur la présentation de types sociaux représentatifs et inaugure le genre de la « littérature panoramique », en parallèle des physiologies.

Charles Lallemend. Dit Boctes et par abréviation Boc. Lithographie et collage signé Gavarni, datée 12 aout 1839. (210 x 272 mm)

Ensemble de six dessins représentant l’Université de Nancy (M-FG-DE-00230 à 235)

Ces six dessins faisaient partie d’un lot comprenant des estampes diverses et des cartes géographiques. Ces dessins représentent le bâtiment de la bibliothèque Stanislas au moment où elle a accueilli l’Université de Nancy donc entre 1855 et 1862. On retrouve les plans des différents étages du bâtiment mais aussi une coupe et la présentation de la façade, côté de la rue Stanislas.

Université de Nancy. Elevation sur la rue Stanislas. Dessin, encre et lavis d’encre, entre 1855 et 1862

Les consolations du poète (ms. 1955)

Hippolyte FARCY. Souvenir de mon meilleur ami. Nancy, vers 1872. Album de poèmes, illustré de 35 dessins, dont 22 exécutés à l’encre noire, 7 à l’aquarelle, 7 au lavis ou à la mine de plomb et 1 à la sanguine. In-4 oblong, 67 ff. Reliure demi-chagrin rouge, dos à nerfs orné de fleurons dorés.

Les poèmes, empreints d’une grande désolation, sont dans le genre moral et traitent des grands sentiments, amour, amitié, douleur, honneur, génie… Seul l’amour de Dieu semble soutenir le poète torturé et le raccrocher à la vie. Cependant, l’amour des femmes – d’une femme ?- celui des arts, ainsi qu’un fort sentiment patriotique l’animent et le consolent. Qui est le « meilleur ami » du titre ? On ne sait.

Une pièce est dédiée « A Sa Majesté l’Impératrice Eugénie à son passage à Nancy [en] 1866 », l’autre « A M. le baron Guerrier de Dumast qui m’avait envoyé son ouvrage Les Fleurs de l’Inde », une autre incite au soulèvement des Lorrains après la guerre de 1870, une douzaine de pièces sont liées au titre « Mendelsson à Nilda », poème onirique empreint de désespoir.

Les poèmes sont entrecoupés de courts textes anecdotiques ou drôlatiques. Étrangement, les dessins sont sans rapport avec les textes et figurent des portraits d’hommes, de femmes en costumes traditionnels, des paysages, des animaux, des académies.

De l’auteur, Hippolyte Farcy nous ne savons que peu de choses. Il est cité pour les souscriptions à un franc recueillies au Lycée impérial de Nancy à l’occasion de la restauration de la Galerie des Cerfs du Musée lorrain3. Il devait être alors y être élève ; Plus tard, à l’occasion de son admission à la Société d’archéologie et du Comité du musée lorrain, en qualité de membre titulaire, le 10 mai 1872, où il fut présenté par « MM. de Dumast, Henri Lepage et Laprevote »4.

Hippolyte Farcy. Profil féminin, dessin académique à l’encre avec insectes naturalistes à l’aquarelle en marge. (345 x 250 mm)

Un vaudeville tout à la gloire de Nancy (ms. 1956 T. 1-2)

Émile ROUSSEL (texte) ; Georges GUGENHEIM (texte et gestion des annonces) ; Paul Thomas (musique)  Nancy ! Tout le monde descend ! 1880

Deux volumes in-4. Le premier renferme le texte imprimé de la revue, 26 pp., avec une version autographiée fort différente de l’imprimé, 148 pp. ; Le tout est accompagné d’une documentation très complète comporant partitions, tract publicitaire et spécimen illustré de Nancy-Théâtre ainsi que 26 coupures de presse permettant d’apprécier la réception sans oublier le procès qui s’engagea entre Gugenheim, Thomas et Gravière le directeur du théâtre ; 14 lettres manuscrites signées adressées à Émile Roussel relatives aux costumes, aux décors, à la musique, aux acteurs…

Le second volume renferme principalement 11 photographies des comédiens en costume par Joseph Aloise Ferdinand Barcó (1848-1915), Nancy et une grande affiche originale (1150 x 800 mm).

L’acteur Sylvani en costume de Neptune. Photographie J. Barco, Nancy, 1880. (112 x 170 mm)

 

L’institution de l’Office du tourisme n’a pas encore vu le jour en 1880, ni à Nancy ni ailleurs, mais ce vaudeville imaginé par Émile Roussel et Georges Gugenheim semble tout droit sorti d’une association des commerçants et des édiles nancéiens pour la promotion de la cité. On ne s’en étonnera pas dans le contexte de l’après-guerre de 1870 où l’image d’une ville frontière comme Nancy est à réinventer. Il faut réaffirmer la force et l’attractivité de la ville.

Les qualités littéraires de la pièce ne sont pas à souligner, les enjeux sont ailleurs, mêlant politique, intérêt commercial et touristique dans un esprit ludique qui ne s’embarrasse pas de subtilité. La pièce en cinq actes et sept tableaux est un « vaudeville-revue » ainsi que les journaux de l’époque la désignent. Hommes illustres, rues, industries, commerces et faits divers de Nancy y sont abondamment cités et loués avec emphase ! « On dirait le Bottin mis en musique »5. Presque tous les artistes de la troupe d’opérette et de comédie jouent dans la revue. Elle sera donnée pour la première fois le 14 février 1880 et reprise plusieurs fois par le Casino, un café-concert qui innove avec ce type de spectacle. La partition compte près de quarante airs avec un chœur de femmes et et un autre de trente à quarante enfants ! D’après la presse locale bien représentée dans les 26 coupures conservées, la réception semble mitigée : quand elle n’est pas laudative, elle émet surtout des réserves sur les longueurs. À propos de presse, signalons en particulier les Couplets des Journaux pour lesquels « Les auteurs ont eu une inspiration heureuse et appréciée en caractérisant avec un tact parfait chacun des organes de presse locale »6.

“Nancy tout le monde descend ! est la première revue vraiment locale qui se jouera sur le théâtre de notre ville ; c’est une tentative de décentralisation des plus méritoires qui est d’un bon augure pour l’avenir de nos jeunes écrivains et compositeurs nancéiens et qui, à ce point de vue, mérite la sympathie et l’encouragement de tous ceux qui ont quelque souci de la réputation de notre vieille Lorraine.”7

Si l’arrivée des eaux de la Moselle et les fêtes d’août sont les évènements de l’année 1880, on n’oubliera pas de tirer la leçon de la fête patriotique de 1879, année qui vit s’ériger la statue d’Adolphe Thiers sur la place désormais éponyme8. Sept tableaux évoquent la ville : la gare avec « L’arrivée du train » ; un intérieur bourgeois « Chez Rigolin » ; « La fontaine de Neptune » heureusement incarnée par le comédien Sylvani, très apprécié ; « A travers la ville » présente la rue Saint-Dizier avec le marché, le Point Central et la criée ; « La Foire de Mai – Les eaux de la Moselle » ; « Le Dîner chez Baudot » ; Enfin, le clou du spectacle, à propos duquel la presse locale est très divisée, célèbre Adolphe Thiers « Le libérateur du territoire ».

L’actrice Melle Saint Laurent en allégorie de la Pépinière avec un kiosque sur la tête. Photographie J. Barco, Nancy, 1880

L’œil humaniste du graveur Paul-Émile Colin sur le chef d’œuvre réaliste de Zola, Germinal (Rés. 4874 T. 1-2)

Quand ce n’est pas précisément notre bonne ville, c’est notre région, la Lorraine, qui s’illustre à travers l’un de ses artistes, Paul-Émile Colin, toujours très suivi par notre veille, aussi bien pour ses gravures que pour ses cuirs incisés dans le domaine de la reliure.

Émile ZOLA (1840-1902) ; Paul-Émile COLIN (1867-1949) illustrateur. Germinal. Paris : Pour les cent bibliophiles,1912. Première édition illustrée par Paul-Émile Colin. Tirage limité à 120 ex. sur papier filigrané, celui-ci n°102 imprimé pour Henri Vever.

On trouvera le détail précis de cette édition en exemplaire très enrichi dans notre catalogue en ligne.

Paul-Émile Colin est un artiste lorrain qui a illustré de nombreux ouvrages par ses gravures sur bois. Particulièrement actif dans le monde de la bibliophilie, il a réalisé des ouvrages ornés de cuirs incisés et complétés par des dessins préparatoires et des suites de gravures. La bibliothèque Stanislas conserve déjà nombre de ses œuvres dont un recueil contenant 96 dessins originaux pour le Germinal de Zola (Ms. 1866)

Le tome I est truffé d’une peinture originale, le tome II de deux dessins préparatoires à des illustrations non retenues, de l’invitation et du menu pour l’Assemblée générale annuelle de l’association des cent bibliophiles. Une suite complète tirée à part est reliée après le texte.

Paul-Émile Colin. [Mineurs dans une galerie]. Peinture originale en noir avec rehauts blancs sur papier brun pour le T. I de Germinal. (113 x 80 mm)
Les reliures plein maroquin brun sont signées Canape : elles intègrent des cuirs incisés, peints et dorés et des matrices en bois incrustées dans les plats inférieurs. Elles s’ouvrent sur des gardes peintes, d’inspiration symboliste.

  • Tome 1 : plat supérieur au cuir incisé incrusté représentant un couple se soutenant dans les grandes plaines du Nord ; Plat inférieur avec le bois original « Le déjeuner des Maheu » qui illustre la p.19.
  • Tome 2 : plat supérieur au cuir incisé incrusté figurant un mineur portant le corps inerte d’un de ses jeunes compagnons dans la mine ; plat inférieur avec le bois original « Le baiser de la Mouquette » qui illustre la p. 315 du premier tome

Hommage à Jacques Callot, tout en élégance ! (P-FG-ES-07346)

Nathalie GRALL. Callographie, gravure au burin sur papier.

Dans cette gravure tirée à 30 exemplaires seulement, l’artiste Nathalie Grall (née en 1961) rend hommage au célèbre graveur lorrain Jacques Callot (1592-1635). Elle reprend la composition et les personnages de la gravure intitulée « Les deux pantalons » datée de 1616-1617, dans la version où les deux coquins se tournent le dos, tout en s’affranchissant du geste obscène esquissé par l’un d’eux.

  1. Cité par Jacquot, Albert dans « Anoblissement d’artistes lorrains », Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des Départements 9 (1885), pp. 119-120 et dans Jacquot, Albert La Musique en Lorraine : étude rétrospective d’après les archives locales. Troisième édition. Paris, 1886, p. 45. [↩]
  2. Nobiliaire ou Armorial général de la Lorraine et du Barrois, Nancy, 1758, tome I, p. 28. [↩]
  3. Journal de la Société d’archéologie et du Comité du musée lorrain, 8e année, 3e numéro, mars 1859, p. 73. [↩]
  4. Journal de la Société d’archéologie et du Comité du musée lorrain, 21e année, 6e numéro, Nancy, juin 1872, p. 114. [↩]
  5. Le Progrès de l’Est, mardi 17 février 1880. [↩]
  6. Le Courrier, mardi 17 février 1880. [↩]
  7. Le Courrier, samedi 14 février 1880. [↩]
  8. Place Simone-Veil depuis juillet 2018. [↩]

Les premières bibliothécaires (vers 1937-1945)

Les lectrices sont entrées dans la bibliothèque avant les femmes bibliothécaires. Dès 1882, le prêt au dehors est ouvert aux directeurs des écoles municipales (préélémentaires et élémentaires), et cela inclut les directrices des écoles de filles. En temps de guerre, en 1915, une petite annotation montre que les élèves de l’École normale d’institutrices bénéficient de ce même droit, à propos des élèves meusiennes réfugiées à Nancy.

Il faut cependant attendre la fin des années 1930 pour que la première titulaire d’un diplôme de bibliothécaire apparaisse dans les effectifs. Quelques années plus tôt, en réponse à une demande d’une Mlle Tétry, licenciée ès sciences et souhaitant s’inscrire en doctorat, d’être employée comme d’autres étudiants au classement des livres, le conservateur Jean Colin (1898-1980) répondait : « nous n’employons pas de dames, et par ailleurs notre personnel auxiliaire est au complet »1.

Des bibliothécaires au féminin

On doit très probablement l’entrée des femmes, qui devient flagrante pendant la deuxième guerre mondiale, au sein du personnel, à Fernand Thirion, successeur de Colin à partir de 19372.

En 1940, l’adjointe au conservateur se nomme Armelle Lemoine (1908-2002). Fille du général Félix Lemoine (1872-1934), elle a étudié à l’École des Chartes et a obtenu son diplôme technique de bibliothécaire en 1935. Elle soutient par ailleurs un diplôme d’études supérieures sur le grenier à sel de La Charité-sur-Loire au xviiie siècle3. Sa nomination à Nancy est postérieure à 1937, date à laquelle elle habite encore Paris avec sa sœur. Dans le courant de l’année 1942, elle est nommée à la bibliothèque de la faculté de droit de Paris.

Geneviève Koest (1913-1998) remplace Armelle Lemoine. Fille de pasteur originaire de Nancy, il s’agit vraisemblablement de son premier poste, qu’elle quitte à la fin de la guerre, dans le cadre d’un échange avec René Cuénot, pour la faculté de droit de Nancy – prise de poste qui n’est pas tout à fait concomitante car les deux sont mentionnés comme bibliothécaires de l’Université en 19464. Elle y dirige par la suite la bibliothèque de médecine, et en 1971 prend la direction de la BIU d’Aix-Marseille5.

Une sous-bibliothécaire fait partie des effectifs en 1940, Jeanne Nieuwjaer. À cette date, elle est mentionnée également comme membre du bureau de la Fédération des représentants du personnel titulaire des services municipaux6.

Simone Chardin la rejoint en 1942, portant à deux le nombre de femmes dans l’effectif des 5 sous-bibliothécaires. Cependant, celle-ci fait l’objet quelques années plus tard d’un rapport très salé du directeur, qui demande sa révocation pour incompétence, désinvolture, mœurs légères et enfin irrespect envers sa hiérarchie, ayant insulté son supérieur devant les lecteurs. En 1945 deux aides-bibliothécaires auxiliaires sont recrutées, Marthe Maugard et Odile Prévot.

Evocation d’une bibliothécaire de la fin des années 1930 par une bibliothécaire des années 2020.

Le personnel auxiliaire

Le personnel féminin de la bibliothèque se compose aussi d’une apparitrice, Marguerite Gradoux, d’une dame du vestiaire, Marie-Louise Willaume, et d’une concierge, Marie-Louise Bégard dont l’époux est appariteur (d’autres couples appariteur-concierge ayant été relevés dans les effectifs auparavant).

Enfin Thirion compte dans les effectifs les débarrasseuses ou femmes de ménage, au nombre de 3 simultanément. En 1942, il présente la candidature de deux d’entre elles, Madeleine Dusson, divorcée et mère de 2 enfants (arrivée en 1938), et Marie-Louise Ferry, veuve avec une fille (arrivée en 1935), à l’obtention d’une prime sur les heures supplémentaires de travail.

À partir des années 1950, l’effectif devient peu à peu paritaire. En 2023, la part des femmes dans le réseau des Bibliothèques de Nancy atteint 80 %.

Note : L’absence d’archives photographiques du personnel datant de cette période, sauf un portrait du (très) conservateur Jean Colin, a rendu cet article impossible à illustrer, sauf à recourir à des artifices. La rédaction d’Épitomé remercie donc les bibliothécaires des années 2020, Laurence, Corinne, Julie et Jeanne-Lise, qui se sont prêtées au jeu de l’évocation de leurs consoeurs pionnières, lors de la Folle soirée de Stan « années 30 » du 10 novembre 2023.

  1. Archives historiques de la bibliothèque, correspondance, 25.06.1930. [↩]
  2. Archives historiques de la bibliothèque, série I, notamment I8. [↩]
  3. Publié dans le Bulletin de la Société nivernaise des lettres, sciences et arts, 1934, p. 123-148, 429-456, 573-615. [↩]
  4. « Inauguration de l’exposition du livre lorrain », L’Est républicain, 13 mai 1946, p. 2. [↩]
  5. Nelly Kuntzmann, « Des étudiantes et des femmes-bibliothécaires à l’Université d’Aix-Marseille ; quelques repères (1864-1971)», La Lettre des BU, no 8, 2013, p. 2-3. [↩]
  6. L’Est républicain, 11 janvier 1940, p. 3. [↩]

Les ambassadeurs des Bibliothèques

Depuis 2015 les Bibliothèques de Nancy s’attachent à mieux faire connaître leurs établissements et les services proposés aux nancéiens. Campagne de pub au cinéma, affichage en ville ou paper kraft dans le bulletin municipal de la ville ont permis de toucher largement la population. En 2017, deux initiatives voient le jour et permettent de toucher le public de façon plus ciblée : l’accueil de groupes privilèges et les ambassadeurs.

L’accueil de groupes privilèges

En 2016, la Médiathèque Manufacture ouvrait de nouveau ses portes après plusieurs mois de travaux. Nouvelle offre, nouveaux espaces dont un espace jeux vidéo alors un des plus grands en France, la nouvelle Manu avait des atouts pour attirer un nouveau public. Aussi avons nous conçu une offre privilège à destination de groupes déjà constitués.

Catalogue des offres d’accueil privilèges.
Exemple de thématique proposée pour un accueil privilège

Le choix des groupes

Chacun dans son entourage connaît ou fait partie de groupes, associations. Forts de ce précepte, nous avons sollicité nos collègues pour établir une liste de groupes susceptibles d’être accueillis. Plus de 45 groupes ont été recensés.

Une offre privilège

Les accueils se déroulaient en deux temps : la visite de la Médiathèque Manufacture suivie ou précédée d’un « moment » privilégié sélectionné dans le catalogue que nous avions élaboré. Soit le choix se portait sur une des propositions- rencontre privée avec les artistes d’un des concerts du dimanche, heure du conte privatisée , soit le groupe pouvait choisir une thématique à sa convenance : découverte du circuit du document, visite du pôle Manufacture …

Cette expérience a duré une année. Entre démarchage, relance et accueil proprement dit, 8 bibliothécaires ont participé à cette opération et accueilli 21 groupes. Si le public était ravi de ce moment privilégié , nous n’avons pas constaté un retour sur investissement important : peu de personnes se sont au final vraiment inscrites en dehors de la période de gratuité de 3 mois offerte à l’issue de la visite.

Les ambassadeurs des Bibliothèques

Qui mieux que les usagers pour parler des bibliothèques ? C’est sur ce postulat que nous avons bâti cette initiative originale : «  recruter » 16 ambassadeurs culturels, chargés de promouvoir des services et activités de nos établissements auprès de leur entourage familial, amical ou professionnel.

“Nous sommes à l’ère du participatif. Les gens sont très désireux de s’investir dans ce type de démarche.” observe Isabelle Huber, responsable de la médiathèque Manufacture.

11 mars 2017 : accueil du premier groupe d’ Ambassadeurs des Bibliothèques.

Recrutés par voie d’affichage dans les bibliothèques, les ambassadeurs sont représentatifs de nos abonnés : jeunes, actifs, retraités, à la recherche d’un emploi … Ils ont suivi une “courte formation” à leur nouveau rôle, une visite approfondie des bibliothèques, et reçu des fiches détaillant les collections et les services de chaque établissement, ainsi que les supports de communication habituels du réseau (plaquettes de présentation, programme culturel).

En contrepartie de leur investissement, les ambassadeurs ont bénéficié d’avantages, basés sur des services “premiums” :

  • la remise d’un « pack ambassadeur » comprenant un tote bag « Bibliothèques de Nancy », un dossier sur les Bibliothèques de Nancy, des goodies.
  • la gratuité de leur abonnement annuel
  • la réservation premium de nouveauté à leur demande
  • le parrainage d’une personne pour un abonnement annuel gratuit
    un parcours culturel :
    • visite de la Ville de Nancy
    • visite de l’Opéra National de Lorraine et de ses coulisses
    • invitation à deux pièces de théâtre par le Théâtre CDN Manufacture
  • Invitations privilégiées : les ambassadeurs sont inscrits sur le listing des invitations des Bibliothèques de Nancy, des Musées de la Ville de Nancy, du Théâtre de la Manufacture et du Conservatoire Régional et sont à ce titre invités à toutes les inaugurations.
Visite à l’Opéra National de Lorraine.

À leur demande, les ambassadeurs sont rapidement associés à nos animations , par exemple, en 2017, ils nous accompagnent dans des opérations « hors les murs », en assurant des lectures pour les enfants dans notre bibliothèque éphémère « Place des petits lecteurs » au centre commercial Saint Sébastien.

Ils assurent des binômes avec les bibliothécaires lors du Livre sur la Place pour faire la promotion des Bibliothèques auprès du public : en tant qu ‘usagers, leur manière de présenter nos établissements est complémentaire de la nôtre et ces moments d’échange sont toujours riches.

Chaque année, ils viennent en renfort des équipes lors de la Nuit de la lecture ou de l’après-midi récréative « En attendant Saint-Nicolas » à la Bibliothèque Stanislas…

Depuis 2018, les Bibliothèques ont créé un comité de lecture « les Ambassadeurs des Bibliothèques » pour participer au jury du Prix Horizon du 2e roman, organisé à Marche en Famenne en Belgique. Après avoir lu, échanger autour des 5 romans sélectionnés, le comité se rend en Belgique pour participer aux rencontres avec les 5 auteurs en lice et voter.

Samedi 19 mai 2018, premier voyage à Marche-en-Famenne des Ambassadeurs pour le Prix horizon

En 2022 nous y participions pour la troisième fois et faisions pour la deuxième fois le déplacement en Belgique, le vote et la remise du Prix en 2020 ayant eu lieu à distance en raison de la situation sanitaire.

Les animations, les rencontres annuelles où nous évoquons avec eux nos projets, les voyages en Belgique pour le Prix Horizon ou les moments conviviaux informels sont autant d’occasions de créer des liens avec nos ambassadeurs. Rapidement ils sont devenus plus que des usagers, des amis dont on s’inquiète lorsque les nouvelles se raréfient et qu’on est heureux de retrouver.

François, Sylvain, Isabelle, Anne-Laure, Francine et Stéphanie à Marche-en-Famenne pour le Prix Horizon 2018.

Cinq ans après

Parmi les 16 personnes« recrutées » en 2017, certaines sont restées quelques mois, d’autres, plus de la moitié du groupe, est restée fidèle et suit toujours nos projets. D’autres encore sont venus les rejoindre.

Cette année, les ambassadeurs ont fusionné avec l’association des Amis des Bibliothèques de Nancy. Cette dernière, malmenée par la crise sanitaire, retrouve un nouveau souffle. Le nouveau bureau récemment élu veut davantage s’investir aux côtés des équipes, comme par exemple pour la Nuit de la lecture 2023. Les envies des uns et des autres étant désormais voisines, le rapprochement nous a semblé évident.

Un nouvel élan pour écrire tous ensemble une nouvelle page de la vie des Bibliothèques.

Lefred Thouron, l’actualité sur le vif : les dessinateurs de presse et de bande dessinée contemporains (3/3)

Plusieurs dessins originaux et estampes sont venus rejoindre la collection de la Bibliothèque Stanislas. Dans la lignée des acquisitions réalisées auprès d’André Faber, Romain Dutreix, Jochen Gerner puis Frédéric Boilet, nous avons poursuivi notre démarche avec les  dessins de presse du nancéien Lefred Thouron.

Lefred Thouron, dessinateur de presse

Résumer le parcours de Lefred Thouron s’avère difficile et à coup sûr réducteur. Il commence très jeune avec ses pairs dans des fanzines et journaux satiriques nancéiens créés et conçus par eux : Marengo, Santiag, ou encore Le Lorgnon. Puis il frappe aux portes des rédactions parisiennes et collabore avec plusieurs journaux satiriques comme Hara-Kiri (1984), La grosse Bertha, Charlie Hebdo, mais aussi avec la presse d’information quotidienne et hebdomadaire, L’événement du jeudi, 7 à Paris, Libération, pour ne citer que ces titres. Il fait ensuite son entrée à Fluide Glacial, Le Canard Enchaîné et L’Équipe Magazine. La plupart de ses dessins sont aussi publiés dans une vingtaine d’albums aux titres les plus divers, tels que : Bernadette priez pour nous (2004), Coloscopie de la France au xxie siècle (2009), ou encore, Le football n’est plus ce qu’il est (2015). Lefred Thouron intervient également occasionnellement en tant que scénariste : avec Yan Lindingre pour Les carottes sont crues (2004), Diego Aranega  pour  Casiers judiciaires (2008).  Pour  Devenir riche sans effort ! Avec la méthode du célèbre Professeur Kervern (2016) de Gustave Kervern, il est exclusivement illustrateur.

Lefred Thouron par Gérard Viry-Babel

Le dessin de presse et sa postérité

La première étape a consisté à rencontrer Lefred Thouron. Ce dernier s’est d’abord montré réservé quant à notre démarche de conservation. En effet, le dessin de presse, selon lui, perd vite de son sens s’il est sorti de son contexte et des évènements socio-économiques de son élaboration. En tant que bibliothécaire dans un établissement de conservation, notre point de vue est différent pour plusieurs raisons. En premier lieu, cette acquisition serait étayée par un entretien avec le dessinateur. Cette démarche se justifiait pour comprendre son travail. Comment, en effet, un dessinateur de presse publié dans plusieurs journaux pendant de longues années, parvient continuellement à trouver l’inspiration ? Comment sélectionner l’actualité, avec quels outils pour faire réagir, ou rire selon le contexte ?

Acquérir des dessins de presse nous permet de mener des actions de médiation et d’offrir au public une approche différente d’une situation historique donnée1. En effet, consulter en 2022, plus d’un siècle après leur parution,  des journaux satiriques tels que Le Cri de Nancy n’est pas dénué de sens. Nous y reconnaissons des faits ou personnages ayant marqué leur époque, nous sommes face à des dessins satiriques ou des caricatures certes datés mais réellement évocateurs d’une actualité, d’un contexte politique ou de faits défrayant la chronique et matière à controverse tels que l’affaire Dreyfus. Autrement dit, l’intérêt documentaire de cette acquisition s’ajoute à l’idée de compléter notre collection locale et contemporaine.

Après un temps de réflexion, Lefred Thouron a proposé un ensemble de dessins relatifs à la crise sanitaire générée par la COVID qui, selon lui, marquera les esprits sur le long terme. Ce premier ensemble de pièces originales comporte 14 éléments pour le Canard enchaîné, et 2 pour l’hebdomadaire local La Semaine : des notes, des brouillons, des dessins au feutre noir, des épreuves scannées non nettoyées puis définitives. L’acquisition en a été réalisée avec le soutien du Fonds Régional de Restauration et d’Acquisition des Bibliothèques, structure co-financée par la Région Grand-Est et l’État (Direction Régionale des Affaires Culturelles).

Une sélection plus large

Cette sélection avait du sens mais demeurait réductrice par rapport à ses nombreuses collaborations avec la presse. En plus des 14 dessins achetés, une trentaine de pièces supplémentaires réalisées pour Fluide Glacial et L’Équipe Magazine –brouillons, notes, esquisses, dessins et planches, ont été généreusement offertes par le dessinateur. Cela constitue un ensemble cohérent et représentatif des titres de presse pour lesquels il a fourni le plus de dessins. Lefred Thouron a en effet conçu  une planche pour le magazine hebdomadaire de l’Équipe entre 1988 et 2017. Il participe tous les mois et tous les trimestres à Fluide Glacial depuis 1998. Il contribue aussi systématiquement au Canard Enchaîné depuis 1994 avec 4 à 6 dessins par semaine. Cela représente les dessins publiés, le travail nécessaire en amont s’avérant souvent plus conséquent encore.

Avec un trait précis, rapide, un style bien à lui et une dérision sans pareil, Lefred Thouron manie depuis des années l’actualité sociale et politique de manière simple et sarcastique. 

Le dessin de presse  : une inspiration du quotidien

Ce rapide passage en revue du parcours de Lefred Thouron amène à se demander comment, en 2022, l’inspiration continue d’être suffisante pour dessiner au gré de l’actualité et de la ligne éditoriale des journaux pour lesquels il travaille. Différents réflexes et supports permettent de saisir idées et situations. L’information tient une place essentielle. Mais pas seulement : l’observation des scènes du quotidien, des dialogues entendus, des quiproquos pouvant prêter à rire sont comme des réflexes. Allié du dessinateur, le carnet de notes :  une idée vient, il note, voire élabore un premier croquis en disposant ses cases et ses personnages très esquissés. Les dialogues s’ébauchent, ils seront peaufinés ensuite.

Nous avons pris le temps, au cours d’un entretien enregistré, de nous pencher sur la façon dont travaille Lefred Thouron.

“Je me balade toujours à peu près avec un carnet comme celui-ci, parce que je ne suis pas trop porté sur la prise de notes par téléphone, ça m’enquiquine. Je peux avoir des croquis comme ça sur des dos de facturette si je n’ai pas le carnet sous la main. Et puis quand je suis à la maison, au bureau, les trucs viennent au fur et à mesure sur des carnets de note, ils sont dévolus à ça, uniquement à ça.”

Voir ces documents est intéressant et aide à comprendre cette réactivité au moindre détail et cet à propos pour retranscrire des moments décalés en si peu de cases et de dialogues.

Ich bin gland, planche originale retouchée. Feutre noir et aquarelle, format A3, Fluide Glacial, octobre 2008

“On lit la presse et on s’informe. Que ça soit de la politique, de l’économie, du social ou du sport, c’est exactement pareil. Simplement, si on met le cul sur le tabouret sans avoir rien préparé, ça va être un peu plus difficile que si on a passé la semaine à emmagasiner des choses. Évidemment, avec les années, y’a un peu d’intuition, y’a un peu de pif, y’a un peu de bol aussi des fois.”

Les personnages

Les traits et expressions que Lefred Thouron attribue à ses personnages sont reconnaissables. Qu’il s’agisse de personnalités de la sphère politique ou de citoyens lambdas, les façons de les caractériser demeurent, et les dialogues fusent, les mots ont leur importance. Enfin, la chute : sur un strip de trois ou quatre cases (Le Canard Enchaîné), ou sur un dessin unique, la méthode diffère. Dans le premier cas, la dernière case est celle de la consternation ou du rire quant à la réaction des personnages. Dans le second, le titre est primordial, et de là découle le reste.

Pour Fluide Glacial, dans le cas d’une page complète,  le quotidien observé est le point de départ. La mise en couleurs reste discrète, l’interaction entre personnages prédomine. Le contexte décalé, les personnages excessifs mais convaincus créent une situation cocasse et consternante. La réalité de la vie est toujours proche de ces scènes du quotidien.

Pour l’Équipe magazine, les coulisses du sport ou les scandales ont constitué un terrain d’idées. Le domaine est complexe, les polémiques monnaie courante.

Le Marathon de Paris, dessin original au feutre noir pour l’Équipe Magazine n°533, non daté

“Le Marathon de Paris, c’est un des marronniers. C’est à dire que tous les ans, Marathon, Jeux olympiques, si on veut évoquer les faits sportifs, on est vite limité. Donc ce sont les à côtés qui sont intéressants. Et les à côtés, c’est Paris est dégueulasse. Mais le dessin doit dater d’une époque où il y avait une polémique sur les motocrottes, donc ça tombe là-dessus. Après, je me souviens avoir fait des choses un peu plus … euh, sur les Kenyans, leurs prédispositions, c’est des mecs archicamés, 42 kilomètres en 2 heures en restant frais, faut pas rigoler ! Et pareil pour le Tour de France. Alors que les journalistes en savaient bien plus que moi, ils étaient au cœur du truc. Je ne veux pas dire que j’étais là pour dire des choses à leur place, mais j’étais presque un alibi. C’est à dire que moi j’y allais franco sur le dopage.”

Êtes-vous considéré ou vous considérez-vous comme un journaliste ?

“Je ne sais pas. La carte de presse en donne le statut. Elle permet surtout l’accès gratuit aux musées. Mais je me sens plus observateur que journaliste, plus journaliste qu’artiste. Et ainsi de suite…”

Du carnet de notes au dessin.

Est-ce que vous vous bloquez des jours particuliers pour réfléchir ?

” Il y a une discipline imposée par le jour de bouclage. Au Canard, on rend les dessins le lundi soir. Exceptionnellement en cas de grosse actualité, il y a un rattrapage possible le mardi matin à l’imprimerie, jusqu’à 13 ou 14 heures. Les pages partent à l’impression au fur et à mesure, d’abord les pages culturelles, puis les informations générales, puis la page 2 et enfin la 8 et la une. Évidemment, tout se fait dans une excitation croissante, et un dessin qui arrive très tard en envoie fatalement un autre à la poubelle puisqu’on ne peut plus tout casser ni reprendre. Donc pour être prêt le lundi, il faut allumer la chaudière le vendredi. Pour L’Équipe Magazine, j’envoyais ma page le mardi matin pour qu’elle paraisse le samedi suivant. Avec là encore, possibilité d’en changer jusqu’au mercredi, grâce à Internet.”

La personnalité de Lefred Thouron semble nourrir les dessins et les choix qu’il opère pour traiter des différents sujets. On est étonnés, on rit – ou pas- on réfléchit, et c’est là sans doute l’effet escompté. La bibliothèque Stanislas compte désormais dans ses collections une belle série de cet artiste, nancéien attaché à ses origines tout en travaillant à l’échelon national.

Affiche de Dylan Pelot pour “Les grands succès du cinéma introuvable”, 2014 (avec Lefred Thouron et Yan Lindingre)

  1. En 2015, un livret pédagogique constitué d’après le contenu de nos collections intitulé La caricature de presse, rire, réagir, réfléchir, a été édité suite à l’attentat du 7 janvier 2015 [↩]

Le patrimoine, c’est bon pour les bébés !*

Le patrimoine écrit et graphique à la conquête d’un nouveau public : la toute petite enfance.

En septembre 2022 sort aux éditions La Joie de Lire un petit ouvrage malicieusement intitulé Pêche ou fesses ? signé de Nicolette Humbert, à destination des enfants de zéro à trois ans. Dans la lignée de l’œuvre de l’autrice illustratrice jeunesse nancéienne, ce livre d’images confronte ses photographies, toujours inspirées par les éléments naturels et les animaux, et des images issues des collections patrimoniales des Bibliothèques de Nancy.

La couverture de l'imagier fait rire les enfants.
La couverture de l’imagier plaît beaucoup aux enfants : ils entrent dans le livre avec humour.

Depuis plusieurs années, les Bibliothèques de Nancy sont labellisées par le programme Premières pages du Ministère de la Culture pour développer un plan ambitieux d’actions à destination du jeune enfant et de son entourage : formation des professionnel.le.s de la petite enfance, intervention dans les structures d’accueil, réalisation d’ateliers familiaux, programmation culturelle adaptée. Ce plan s’attache particulièrement à l’éveil artistique, culturel et esthétique des enfants et des adultes qui s’en occupent. Il était ainsi tout naturel qu’un projet de valorisation du patrimoine puisse s’adresser également aux tout-petits, en complément des accueils de classes et programmations jeune public dispensées par la Bibliothèque Stanislas.

Les enfants s'approprient les images, qu'elles soient modernes ou anciennes, sans aucun préjugé esthétique.
Les enfants s’approprient les images, qu’elles soient modernes ou anciennes, sans aucun préjugé esthétique.

Nous avons souhaité confier ce travail à Nicolette Humbert, photographe installée à Nancy, qui, en dehors des imagiers pour les tout-petits, intervient dans les domaines du reportage à caractère social, de la communication et de l’enseignement. Ses albums, à la fois documentaires et artistiques, tendent à éveiller le regard chez le tout-petit. Ils sont une découverte du monde qui les entoure, dans une recherche de proximité, mais aussi une invitation à voir autrement les choses du quotidien. Ils ouvrent à l’observation et à l’imagination.

« En collectant des images (ou détails) issus des collections des Bibliothèques de Nancy, il s’agit de réaliser un album en direction des tout-petits. Dans cet album, forme, texture et couleur en association, harmonie ou confrontation, susciteront des émotions. Il s’agit également d’initier le jeune lecteur aux différentes écritures artistiques (peinture, gravure, photographie…) tout en l’invitant à découvrir l’univers des bibliothèques ».

Nicolette Humbert.

Le visuel de a vache provient d'un fonds de publicités des années 30.
Le visuel de la vache provient d’un fonds de publicités des années 30.

L’objectif est donc de créer un livre d’images associé à un ensemble d’interventions directes des bibliothécaires et de l’artiste auprès de structures de la petite enfance à Nancy et des familles fréquentant les bibliothèques du réseau. Nicolette Humbert s’est rendue à la Bibliothèque Stanislas pour effectuer un choix d’images parmi les collections du patrimoine écrit et graphique et créer le livre. Celui-ci a été édité et fabriqué par les éditions La Joie de lire, qui en assurent la diffusion et la vente. Les bibliothèques en ont acquis pour leur part 300 exemplaires afin de les distribuer aux structures du territoire et au public à différentes occasions.

 

À l'occasion des Journées du Patrimoine de 2022, les familles sont invitées à jouer avec les images, les concepts et les styles. Un atelier qui fonctionne bien!
À l’occasion des Journées du Patrimoine de 2022, les familles sont invitées à jouer avec les images, les concepts et les styles. Un atelier qui fonctionne bien!

Les enfants créent leur propre imagier.
Les enfants créent leur propre imagier.

Plus d’une vingtaine de séances de médiation sont prévues, à commencer par les Journées du Patrimoine dont Nicolette est l’invitée d’honneur le dimanche : – pour les professionnel.lle.s de la petite enfance, comme soutien des rapports entre le patrimoine et la création artistique contemporaine, et donner des pistes d’éveil artistique et culturel au jeune enfant ; – pour les familles, sous forme d’ateliers ludiques à partir des images des collections patrimoniales des bibliothèques et du livre lui-même ; – pour les enfants, lors d’accueils de classes de maternelle, de groupes de crèches ou structures d’accueil (LAPE…) et d’ateliers de création.

Nicolette Humbert fait découvrir les images aux touts petits d'une crèche à la ludothèque de Nancy
Nicolette Humbert fait découvrir les images aux touts petits d’une crèche à la ludothèque de Nancy.

L’ensemble du projet a reçu le soutien du Ministère de la Culture dans le cadre de l’appel à projet « Patrimoine écrit » 2021 et « Premières pages » 2022.

* Le titre de ce billet est un clin d’œil à la publication pionnière de Marie Bonnafé, Les Livres, c’est bon pour les bébés !,  1re édition 1994.

Dans la bibliothèque du couvent des Cordeliers

Un chantier de recherche de provenances entamé à la Bibliothèque, un ouvrage historique conçu par nos collègues de Nancy Musées et la Société d’histoire de la Lorraine, deux raisons d’étudier la bibliothèque du couvent des Cordeliers, intimement liée à la Maison de Lorraine1.

Brève histoire de la bibliothèque du couvent des Cordeliers

Le nécrologe des cordeliers rend précisément hommage au fondateur du couvent, le duc René II, pour la dotation d’un certain nombre d’ouvrages, notamment les magnifiques livres de choeur2.  Au xviie siècle, la bibliothèque est déjà notable, comme le montre le guide touristique et historique du père Jacob : « Dans le convent des Religieux de l’Observance de S. François de Nancy est conservée la très splendide bibliothèque des Ducs de Lorraine, depuis un long temps : la quelle est abundante en bons et rares livres, qui y ont esté mis avec de grands soins. On y void aussi quelques manuscrits »3. On sait qu’en 1611, maître Pierre Lancelot, maçon en la Ville-Neuve, reçut 154 fr. pour la confection de vingt-huit fenêtres.4.

Une salle d'archives, à gauche des fenêtres en berceau, à droite un chartrier, au milieu une table de travail et un siège
Le chartrier idéal du frère Vuillemin ? (ms. 380 fol. 72).

Dans un manuscrit du père Vuillemin à la fin du xviiie siècle, nous avons une petite représentation d’un local d’archives, dans lequel on aimerait bien voir l’illustration des locaux de conservation des cordeliers. En termes de mobilier, on sait aussi que la bibliothèque comportait, outre des armoires, un bureau, des échelles et un globe terrestre « de Jansen », dans lequel on ne manquera pas de reconnaître un globe de Blaeu. Ces informations nous sont données par les inventaires révolutionnaires, le premier réalisé par Willemet, Crampel et Lejeune le 5 février 1790 :

« Le vaisseau de la bibliothèque des pères Cordeliers est fort beau, bien éclairé, bien boisé, parqueté et plafonné. Ses livres, enfermés dans seize armoires closes par des châssis de fil de fer et par des serrures sont bien entretenus et bien soignés. Cette bibliothèque renferme plusieurs ouvrages de chaque classe ou faculté bibliographique, beaucoup dans la classe de Théologie, moins en proportion dans les autres classes savoir Jurisprudence, Belles-lettres, Sciences et Arts et Histoire. Plusieurs ouvrages sont incomplets, plusieurs réputés bouquins, il n’y aucun manuscrit rare et de prix. (…) Total des volumes de tous les formats : 4500. »((Arch. dép. de la Meurthe-et-Moselle 1 Q157/Cordeliers/ p. 6.)).

Le second, réalisé en 1793, est un inventaire détaillé de la bibliothèque, avec la liste des 3658 volumes alors subsistant. La bibliothèque reste en place au couvent jusqu’à fin 1793, date à laquelle elle est transférée au dépôt littéraire à l’université. Aucun manuscrit n’y est mentionné. Justin Favier dans son article de synthèse sur les saisies révolutionnaires dans les couvents de Nancy, rappelant ces événements, précise que peu d’exemplaires des cordeliers ont été conservés, car ils ont été déménagés tardivement. S’ils faisaient doublon avec des ouvrages déjà entrés dans les collections, ils étaient éliminés5. En effet, un seul ex-libris des cordeliers a été trouvé parmi les 150 premiers titres de l’inventaire testés au catalogue de la bibliothèque de Nancy dernièrement.

Le contenu de la bibliothèque

Les franciscains entretiennent un rapport ambigu au savoir6. Au cours de l’époque moderne s’opère chez les cordeliers un renversement dans la valeur des études livresques et de l’importance de la lecture. La figure de saint Bonaventure, premier franciscain docteur en théologie, est ainsi portée au pinacle, au détriment même de la pauvreté prêchée par François d’Assise. Nancy, couvent d’étude en philosophie et théologie, détient une bibliothèque pour l’apprentissage de la prédication. La formation y dure entre 2 et 5 ans selon le cursus poursuivi par les meilleurs étudiants franciscains.

A ce titre, la théologie se taille évidemment la part belle dans le contenu des collections (54 %). Selon André de l’Auge, dans La Sainte Apocatastase (Paris, Fouet, 1623),

« Le couvent de Nancy est l’un des séminaires de ceste Province, où pour les aumonsnes journalières [du duc], [Son Altesse] entretient grand nombre de religieux pour estre instruicts ès sciences saintes et divines, afin de tirez des flancs de ceste Académie comme d’un Cheval troyen, ils se répandent en divers lieux, places et provinces, pour par leurs escripts et prédications combattre généreusement le vice et l’hérésie. »

On y trouve des ouvrages de controverse, ainsi des œuvres de Jean Calvin. La bibliothèque des cordeliers est une bibliothèque de travail, les pères doivent y trouver de quoi nourrir leur prédication. La connaissance de l’ennemi, soit le protestantisme sur la dorsale catholique, est indispensable.

Page de titre des Sermons de Jean Calvin sur Job
Sermons de M. Jean Calvin sur le livre de Job, A Genèvre, Jean de Laon pour Antoine Vincent, 1563 (cote 155 499).

Il est intéressant de constater que les cordeliers détenaient également des ouvrages profanes, scientifiques, artistiques, philosophiques, juridiques mais aussi qu’ils lisaient Martial et Flavius Josèphe.

Les modalités de prêt des ouvrages sont décrites : il faut l’autorisation du supérieur, faire une demande expresse au bibliothécaire, et s’inscrire sur un registre. Au xviiie siècle se développe la pratique des ouvrages ad usum, qui sont appropriés individuellement par des frères. Ce sont des supérieurs, des membres de l’encadrement du couvent, qui disposent de ce privilège. Ainsi frère Alexandre Collin qui privatise une histoire de l’Ancien testament en 1763, « cum licentia superiorum ». Ne serait-ce point également parce qu’elle est signée de Robert Arnauld ?

Page de titre de l'Histoire de l'Ancien testament par Arnauld
Robert Arnauld d’Andilly, Histoire de l’Ancient testament tirée de l’Ecriture sainte, Paris, P. Le Petit, 1675 (cote 101 524).

Les livres de choeur des cordeliers7

Les volumes sont reliés sur ais de bois, couverts de veau estampé à froid, et rehaussés de fermoirs en fer, de clous, et de bandes de laiton pour en assurer la solidité. Ils pèsent entre 13 et 15 kg chacun.

Le graduel, manuscrit musical utilisé pendant la messe, présente une année lissée qui commence au 1er dimanche de l’Avent, Pâques est fixé au 3 avril, et se termine à la saint André. Il comporte différents décors : lettres bicolores dues au rubricateur, lettres gothiques à la plume, dues au copiste et 6 lettres peintes : roi David, Adoration des bergers, Adoration des mages, Résurrection, Ascension, Pentecôte. Il est enrichi de directives écrites en plus petits caractères pour certaines fêtes : procession des Rameaux, les offices de la Semaine sainte, ici l’office de la croix le vendredi saint.

Dragon en forme d'initiale S sur fond rouge
Initiale S en forme de dragon, ms. 437 (4) p. 24.

L’antiphonaire, qui regroupe les incipits de chants des offices (des heures) est en 3 volumes. Son commanditaire est facilement identifiable : il s’agit de René ii. Cependant, les circonstances de la commande, de la rédaction et de la livraison, ainsi que les noms des copistes et décorateurs ne sont pas connus. On remarque une très grande variété dans les types de décor des lettrines : gothiques en grisaille ou camaieus, et encore des lettres peintes pour les grandes fêtes : Annonciation, Visitation, Nativité, Présentation etc.

Les épisodes importants de la théologie franciscaine sont évoqués par des lettres historiées comme ce Jésus enseignant qu’on peut rapprocher de l’image de Bonaventure. Evidemment une place d’honneur est réservée aux saintes et saints franciscains. Sainte Claire d’Assise, et les mémoires qui lui sont liées, occupe une place toute particulière dans l’antiphonaire franciscain. Et, à tout seigneur tout honneur, saint François d’Assise lui-même est fêté et représenté avec très grand soin, et l’évolution de la liturgie est patente à son propos.

sainte Claire d'Assise dans une initiale P
Lettrine P avec une sainte Claire en grisaille, ms. 437 (3) p. 278

Les décors de l’antiphonaire sont inépuisables dans le bestiaire et la botanique, et le mieux est de les découvrir par soi-même sur Limédia Galeries. On peut cependant attirer l’attention de notre lectorat sur de petits aperçus de la vie des frères au couvent. Outre des petits frères cachés  ça et là dans les lettrines ou les fleurs, on voit pour la fête du saint Sacrement une assemblée franciscaine autour d’un autel dans lequel Simone Collin suggérait de voir une représentation de l’autel des cordeliers au temps de René ii.

Des frères cordeliers autour d'un autel
Fête du Saint Sacrement, ms. 437 (3) p. 103.

Une rupture stylistique importante est constatée dans le 3e volume. Simone Collin émet l’hypothèse que les volumes ont été remplacés, à une époque indéterminée, par des antiphonaires imprimés, mais qu’on les a réutilisés au xviiie siècle. À ce moment, en raison de modifications qui avaient eu lieu dans la liturgie franciscaine, les pages ont été grattées et lavées pour être actualisées sans avoir à se lancer dans la confection d’un nouvel antiphonaire.

La provenance Cordeliers de Nancy dans les collections patrimoniales

Plusieurs manuscrits de nos collections ont un auteur cordelier. Il s’agit essentiellement de manuscrits historiographiques signés de grands franciscains lorrains, et qui ont entretenu des liens étroits avec la famille ducale. Au premier rang de ceux-ci figure Jean d’Aucy, dont l’Épitomé offert à Charles iii donne son nom à notre carnet de recherches. Son successeur au xviie siècle, y compris dans les égarements historiques, est Jacques Saleur, l’auteur de La Clef ducalle…

Aubert Roland, au xviiie siècle, revient précisément sur la figure fondatrice du duc René et celle de sa femme, Philippe de Gueldres avec des méthodes beaucoup plus critiques. Claude-Robert Husson, définiteur général de l’ordre franciscain, s’illustre autant dans la dévotion que dans l’histoire avec son fameux éloge historique de Jacques Callot. Enfin le père Vuillemin, bibliothécaire et polygraphe, s’intéresse à la science et à l’histoire du couvent.

Cependant ces oeuvres manuscrites ne font pas partie des saisies révolutionnaires. Propriété privée de leur auteur, ou déjà données avant la Révolution, elles sont entrées dans les collections municipales bien postérieurement, par dons  ou par achats. À l’heure actuelle, seulement 7 ouvrages figurant à l’inventaire de la bibliothèque des Cordeliers de 1793 ont été indubitablement identifiés dans les collections patrimoniales.

Le chantier d’identification des saisies révolutionnaires a été ouvert en 2022 grâce au stage de Manon Rabillard, élève de deuxième année à l’École nationale des Chartes. Cinq communautés religieuses de Nancy ont été entièrement traitées (Chapitre primatial, Dominicains, Augustins, Visitation et Refuge), établissant l’identification formelle de 208 titres sur un ensemble de près de 4000 figurant dans les inventaires, soit un taux de conservation de 5,2 % pour ces communautés. Pour les Cordeliers, comme le soulignait Justin Favier, les premiers tests sont bien en-deçà de ce taux (1 pour 150). L’enquête est donc à poursuivre.

  1. Cet article est la retranscription de la conférence donnée à la Bibliothèque Stanislas le 11 octobre 2022 [↩]
  2. « librariamque omnium facultatum voluminibus mandans ornari » Pierre-Étienne Guillaume, Cordeliers et chapelle ducale de Nancy, Nancy, France : chez Peiffer, 1851, 279+lxiv. Lire en ligne. [↩]
  3. L. JACOB, Traicté sur les plus belles bibliothèques..., t. II, p. 436. [↩]
  4. P.-E. Guillaume, Cordeliers et chapelle…, p. 15. [↩]
  5. Justin Favier, « Coup-d’oeil sur les bibliothèques des couvents du district de Nancy pendant la Révolution : ce qu´elles étaient, ce qu´elles sont devenues », Mémoires de la Société d´Archéologie lorraine, 1883, p. 60. [↩]
  6. Je m’appuie ici sur le travail de Fabienne Henryot, Livres et lecteurs dans les couvents mendiants: Lorraine, xvie–xviiie siècles, Genève : Librairie Droz, 2013, 562 p. Sur le rapport des cordeliers aux manuscrits, Fabienne Henryot, « Le livre en héritage : les religieux mendiants face aux manuscrits médiévaux au xviie siècle », Lire en ligne [↩]
  7. L’article de référence sur ces livres reste Simone Collin-Roset, « L’antiphonaire des Cordeliers de Nancy (Nancy, Bibliothèque municipale, manuscrits 22, 23, 24, 25 anc. 437). Etude codicologique et iconographique », Lotharingia, X, 2010, p. 49‑80. Attention, le titre de l’article comporte une erreur de cotation : les 4 livres de choeur sont bien regroupés sous la cote ms. 437 (1-4), (1) correspondant au graduel et (2-4) à l’antiphonaire. [↩]

Les dessinateurs de presse et de bande dessinée contemporains (2/3) : Frédéric Boilet, “36 15 Alexia”

Depuis 2017, nous constituons progressivement  à  la bibliothèque Stanislas, au sein du fonds lorrain, une nouvelle collection. Celle-ci est  composée d’albums de bandes dessinées, de planches originales et de dessins originaux d’auteurs lorrains contemporains.

Cet ensemble cohérent est enrichi par diverses pièces versées par les artistes : ouvrages épuisés, estampes, documentation éditoriale à l’occasion de la parution d’un nouvel album. Ainsi, la collection s’étoffe  peu à peu avec des pièces originales acquises auprès d’eux ou versées de leur plein gré. Nous réalisons en outre un travail de veille documentaire permettant d’abonder des boîtes d’archives sur chacun des artistes de cette collection.

Après la commande effectuée auprès de Romain Dutreix en 2018 dans le cadre des Journées Européennes du Patrimoine, notre choix s’est porté sur un artiste au parcours singulier : Frédéric Boilet.

Frédéric Boilet, auteur

Né en 1960 à Épinal, Frédéric Boilet est auteur de bande dessinée, essayiste, traducteur et photographe. Il fait ses études à l’École supérieure des Beaux-Arts de Nancy, y rencontre nombre d’artistes, devenus célèbres, dont par exemple Lefred Thouron. Les deux amis ont pour point commun de quitter délibérément l’école avant le passage du diplôme de fin d’études. Ils mènent plusieurs projets ensemble, à commencer par leur implication systématique dans la rédaction du fanzine local, Le Lorgnon.

Frédéric Boilet, photographie Laia Canada, 2012

Frédéric Boilet publie son premier album à l’âge de 23 ans, La nuit des Archées (dessins et couleurs, scénario de Guy Deffeyes). Quatre ans plus tard, le Rayon vert (1987) apparaît comme un album sans précédent. Il y expérimente une méthode de travail qui perdurera tout au long de sa carrière : le recours quasi exclusif à la photo et la vidéo. 36 15 Alexia applique cette méthode à un récit d’inspiration autobiographique. Le parcours de Frédéric Boilet continue au Japon pendant 18 ans. Il publie plusieurs ouvrages ; collabore avec Benoit Peeters, Jirô Taniguchi, adapte nombre de bandes dessinées japonaises pour les éditions Casterman en tant que directeur de collection. Sa dernière publication, un récit photographique (autobiographique) intitulé 286 jours, paraît en 2014. Une biographie plus détaillée ainsi que des dessins originaux sont à voir sur son propre site.

Le choix de l’œuvre : pourquoi  36 15 Alexia?

Dans le cadre de l’enrichissement du fonds lorrain de dessinateurs de presse et de bande dessinée, notre choix s’est porté sur un album bien précis de Frédéric Boilet. En effet, 36 15 Alexia prend place dans le décor urbain de Nancy à la fin des années 1980, alors même que l’artiste, originaire d’Épinal et ayant quitté depuis peu l’École des Beaux-arts de Nancy, habite avenue du Général Leclerc. L’artiste s’inspire en grande partie de son quotidien, l’utilisant comme source de documentation : l’évocation de son quartier est partie intégrante de sa  narration. L’album en lui-même est paru en édition originale aux Humanoïdes associés en 1990, puis une nouvelle édition paraît chez Ego comme X en 2004.

Au-delà de l’album, nous avons souhaité acquérir une sélection de planches originales de 36 15 Alexia.

Une rencontre humaine et un choix ciblé

La première étape a consisté à prendre contact avec Frédéric Boilet. Une première rencontre chez lui a été l’occasion de parler de l’ensemble de son œuvre, de son édifiant parcours, de voir bon nombre de ses planches et dessins originaux méticuleusement classés. Puis nous avons ensemble examiné l’intégralité des planches originales de l’album 36 15 Alexia.

3615 Alexia, Planche originale n°40, encre de chine, typex blanc, 41×54.

Des prises de vue à la publication de l’album

Les planches

Au sein d’une intrigue à la fois très précise du point de vue des lieux, avec deux personnages principaux (dont un alter ego de l’auteur), et un minitel, les planches que nous avons choisies représentent avec un réalisme et une grande minutie dans le trait divers quartiers de Nancy. La première (qui est la deuxième de l’album) donne à voir la gare et la voie ferrée vues du ciel, ainsi que les quais. Les deux protagonistes du récit sont de suite introduits, dans une scène statique : ils attendent le train .

36 15 Alexia comporte une histoire dans l’histoire, et nous emmène de Nancy à Lyon en passant par Paris. Le minitel, cet objet alors perçu comme un outil de communication sans précédent y tient une place centrale. Les quatre autres planches montrent le quartier de l’avenue du Général Leclerc à la limite de Vandoeuvre-lès-Nancy, puis, de nouveau la gare, avec d’autres points de vue.

Le matériel d’accompagnement

La photographie étant partie intégrante de l’élaboration de l’album, Frédéric Boilet a tenu à nous faire don de l’ensemble des clichés ayant servi. Les planches reprennent au détail près l’intégralité des éléments architecturaux avec une maîtrise de la perspective, de la plongée et de la contre-plongée selon les angles de prise de vue.

Photographies pour la planche n°1, case 1: la gare de Nancy prise depuis le toit de la Tour Thiers, 1988.
Après les photographies, le travail s’effectue sur calque. Nous détenons aussi ces esquisses au crayon, certaines comportent des morceaux disjoints, des essais, et des repentirs. Il est très intéressant de les comparer au rendu définitif. La planche est dessinée à l’encre de chine, elle comporte des ajouts collés et des modifications en différents endroits. Cette approche permet un réalisme confondant dans les effets de perspective, avec des premiers plan n’empêchant pas de distinguer les détails des édifices.
Esquisse au crayon sur papier calque pour la planche n°37, 42×55 cm.
Planche originale n°1, encre de chine, typex blanc, 41×54.

Enfin, autre élément précieux, le don comporte les bleus de coloriage. Il s’agit de tirages avant impression définitive de l’album, sur lesquels ne figurent que les couleurs principales à l’acrylique, vierges de tout trait. Cette étape permet à l’imprimeur de travailler en trichromie et en noir.

Bleu de coloriage pour la planche n°36, acrylique, 19×25 cm, 1989.

L’arrivée dans les collections

Le financement de l’acquisition

Les planches ont été acquises avec le soutien du Fonds régional de restauration et d’acquisition des bibliothèques, structure co-financée par la Région Grand-Est et la Direction régionale des affaires culturelles.

Réception de l’ensemble de l’acquisition en présence de l’artiste, janvier 2020.
La réception de l’ensemble de l’acquisition

En janvier 2020, Frédéric Boilet est venu à la bibliothèque Stanislas déposer les planches et le matériel d’accompagnement faisant l’objet de l’acquisition.

Nous avons profité de l’occasion pour recueillir une dernière fois des éléments d’information sur sa méthode de travail. Ainsi, nous avons eu confirmation que l’auteur a donné à ses personnages les traits de ses amis ; force est de constater que leur représentation est d’un grand réalisme.

La valorisation auprès du public

Présentation des planches et des documents de travail. Journées Européennes du Patrimoine, septembre 2021.
Ces acquisitions ont été montrées lors des journées du patrimoine 2021, accompagnées d’une médiation orale qui revenait sur le processus de création.

Sur son site internet, Frédéric Boilet fait également mention de l’acquisition des Bibliothèques de Nancy.

Estampes anciennes : florilège

À l’occasion de la fête de l’estampe qui sera célébrée partout en France le 26 mai, la Bibliothèque Stanislas offre à découvrir ses collections d’estampes. Si les œuvres contemporaines ont souvent été mises en avant, les gravures anciennes ne sont pas moins présentes dans les collections : écoles française, italienne, allemande, gravures sur métal ou sur bois. Voici une sélection de quelques œuvres.

Schongauer, Martin (vers1445/1450-1491)

“La sépulture” ou “La mise au tombeau”, gravure au burin sur papier vergé, 167 x 116 mm, Mehl-2-157.

L’art de la gravure sur cuivre est né vers 1430 dans le sud de l’Allemagne. Martin Schongauer est un peintre et graveur allemand considéré comme un des premiers maîtres de la gravure allemande. Très admiré par Albrecht Dürer (1471-1528), son œuvre compte une centaine de gravures. Parmi elles, la série consacrée à la passion du Christ, composée de douze scènes allant de l’agonie au jardin des oliviers jusqu’à la résurrection. Cette scène, intitulée La sépulture ou La mise au tombeau, présente le corps du Christ mis au tombeau. Autour du tombeau, la Vierge, saint Jean et trois saintes femmes dont Marie-Madeleine qui embrasse la main du Christ. On aperçoit en arrière-plan la croix et  son échelle sur la colline.

Lucas de Leyde (1494?-1533)

“Jésus Christ portant sa croix”, gravure au burin sur papier vergé, 1515, 79 x 104 mm, inv. 690 559 folio 49bis.

Lucas de Leyde est un peintre et graveur hollandais incontournable de la première moitié du XVIe siècle. Son œuvre compte un peu plus de 170 gravures. Cette estampe illustre la passion du Christ. Il est représenté à genoux, succombant sous le fardeau de la croix et tournant la tête vers une femme qui lui présente un suaire. La date de 1515 apparaît en haut à droite au dessus de la femme.

Caraglio, Gian Giacomo (1505?-1565)

“Saturne dévorant son enfant”, gravure au burin sur papier vergé, 1526, 218 x 113 mm, inv. 690 559 folio 92. Éditée par Antonio Salamanca (1478-1562).

Gian Giacomo Caraglio est un graveur italien élève de Marcantonio Raimondi (1480?-1534?). Il a également été graveur de médailles et de gemmes. Cette gravure fait partie d’une suite de vingt estampes représentant des divinités de la mythologie, debout dans des niches avec les attributs qui les caractérisent. Ici, on retrouve Saturne dévorant l’un de ses enfants. Selon la tradition, calquée sur le mythe grec de Cronos, pour éviter que ne s’accomplisse la prédiction selon laquelle il serait détrôné par l’un de ses enfants, Saturne dévora chacun d’eux à leur naissance.

Maître IB (école allemande, début du XVIe siècle)

“Emblèmes avec espoir, tribulation, envie et tolérance”, gravure au burin sur papier vergé, 1529, 145 x 84 mm, inv. 690 559 folio 114.

Cette gravure a été réalisée par un artiste allemand du début du XVIe siècle qui n’a pas encore été identifié. Son monogramme reste utilisé pour mentionner son nom. L’espérance debout entre la vie et la tribulation. Celle-là, à droite, bat avec un marteau triplé le cœur d’un homme vertueux que l’envie tient sur une enclume posée sur la tolérance qui est couchée à terre. Ces quatre passions sont exprimées par des figures de femmes, dans une forme de médaillon ménagé dans une table qui est suspendue à une colonne, au pied de laquelle sont assis deux génies. La beauté de cette gravure réside dans l’utilisation d’un fond entièrement gravé, hachuré, donnant un rendu totalement noir. Ainsi, le motif apparaît très en volume, comme un élément sculpté, un bas-relief.

Pomedelli, Giovanni Maria (1478?-1537?)

[Animaux de basse-cour], gravure au burin sur papier vergé, 1534, 143 x 144 mm, inv. 690 559 folio 20.
Giovanni Maria Pomedelli est un orfèvre, peintre, graveur et médailleur italien qui a travaillé dans la région de Vérone. Seules six gravures sont connues de cet artiste. Trois sont signalées au British Museum, une au cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale de France. Cette gravure représente de nombreuses volailles, canards, coqs, poules, probablement dans une basse-cour. Le monogramme de l’artiste figure en bas au centre : une poire traversée par un paraphe (sorte de Z par dessus le fruit).

Pencz, Georg (1500?-1550)

“Joseph vendu à des marchands Ismaëlites”, gravure au burin sur papier vergé, 1546, 124 x 86 mm, inv. 690 559 folio 116.

George Pencz est un peintre et graveur allemand de style maniériste. Formé à l’atelier d’Albrecht Dürer, il voyage en Italie où il est profondément marqué par l’art de Marcantonio Raimondi. Cette gravure fait partie d’une suite de quatre estampes illustrant l’histoire de Joseph dans l’Ancien Testament. Joseph, debout à gauche, est vendu par ses frères à des marchands Ismaëlites.

Delaune, Étienne (1518?-1583)

“Mêlée de guerriers nus”, gravure au burin sur papier vergé, 70 x 223 mm, Rés. 4176 folio 1.

Étienne Delaune est un orfèvre et graveur français de la Renaissance. Son œuvre gravé est important. Cette estampe fait partie d’une suite de douze gravures en forme de frise sur fonds noir. Celle-ci présente des guerriers nus armés de massues et d’arcs qui se précipitent les uns contre les autres. Certains d’entre eux portent des panaches de plumes sur la tête et à la ceinture. On remarque  en bas à gauche la signature du graveur dont la première lettre est gravée à l’envers “Stephanus Fecit”.

Leu, Thomas de (1555?-1612?) d’après Antoine Caron (1521-1599)

“Ajax Locrien”, gravure au burin sur papier vergé, 239 x 192 mm, Rés. 4154 folio 45.

Thomas de Leu est un graveur et éditeur d’estampes d’origine néerlandaise. Il est un des grands représentants de la gravure française du XVIe siècle. Son œuvre est volumineux notamment les portraits. Ici, c’est un thème  de la mythologie grecque qui est illustré, un épisode de la guerre de Troie : Ajax, fils du roi de Locride, qui a éveillé la colère des dieux, est représenté écrasé sous le rocher sur lequel il s’était réfugié, fendu d’un coup de trident par le dieu Apollon. La composition a été gravée par Thomas de Leu d’après une œuvre d’Antoine Caron, peintre français de la Renaissance.

Joannes Wierix (1549?-16..) d’après Albrecht Dürer (1471-1528)

“Melencolia I” gravure au burin sur papier vergé, 1602, 243 x 193 mm, 690 559 folio 44.

Joannes Wierix est un illustre graveur flamand issu d’une grande dynastie de graveurs. Les Wierix ont beaucoup gravé d’après Dürer. Joannes reprend ici une œuvre très célèbre créée par Albrecht Dürer en 1514, Melencolia I. Cette œuvre est composée de multiples objets et éléments symboliques : un livre, un compas, une bourse, des clés, un sablier, une cloche, un cadran solaire, un carré magique, un polyèdre, etc. À droite de la composition, l’ange, par sa posture et l’expression de son regard, exprime avec force le tempérament de la mélancolie. Cette œuvre a été très étudiée par les historiens de l’art et sa complexité laisse, aujourd’hui encore, de nombreuses hypothèses différentes quant à sa signification.

Saenredam, Jan Pietersz (1565?-1607)  d’après Goltzius, Hendrick (1558-1617)

“Les trois sortes de mariage (n°1 et n°2)”, gravure au burin sur papier vergé, 235 x 164 et 236 x 164 mm, inv. 699 033.

Jean Saenredam est un peintre, dessinateur et graveur maniériste hollandais. Il a été formé dans l’atelier d’Hendrick Goltzius, un autre peintre et graveur néerlandais célèbre. Il a beaucoup gravé d’après Goltzius et son œuvre compte un peu plus d’une centaine d’estampes. Les deux gravures présentées ici font partie d’une suite de trois estampes illustrant trois sortes de mariage : à gauche, le mariage qui se fait dans la seule vue du plaisir, et auquel préside l’Amour. À droite, le mariage dont le principal motif est les richesses, et qui est l’ouvrage du démon. Le traitement des drapés, des figures et des corps illustre parfaitement le courant maniériste.

Reni, Guido (1575-1642) d’après Parmigianino (1503-1540)

“La fille portant le coussin”, eau-forte sur papier vergé (1590-1642), 168 x 83 mm, inv. 690 558 folio 134.

Guido Reni est un peintre et graveur italien, figure dominante de l’École de Bologne. Son œuvre gravé compte une soixantaine d’estampes. Il grave d’après ses propres dessins mais aussi ceux d’autres maîtres de son temps. Ainsi, il réalise ici la gravure d’une jeune femme regardant un coussin qu’elle tient dans ses bras d’après le dessin de Parmigianino conservé aujourd’hui à la Galerie Nationale de Parme (Inv. n°510/25).

Une bibliothèque moderne : les travaux de 1932

Saviez-vous que la salle des boiseries de la Bibliothèque Stanislas n’a pas toujours été la salle de lecture ? C’est entre 1930 et 1932 qu’a eu lieu l’aménagement qui prévaut encore de nos jours.

Sous la pression du public

Depuis l’ouverture de la bibliothèque municipale en 1803, les usagers étaient reçus dans une petite salle de lecture d’une vingtaine de places située au premier étage, à l’entrée de la salle des boiseries. La salle des boiseries elle-même était fermée au public, sinon pour des visites de type muséal, car elle servait de magasin principal de livres. Ceux-ci étaient issus des bibliothèques de maisons religieuses confisquées pendant la Révolution française, ainsi que des dons et des acquisitions courantes réalisées tout au long du XIXe siècle.

Vue de la salle des boiseries avant 1932
Vue de la salle des boiseries avant 1932

La création d’une université à Nancy (1850) puis l’arrivée massive de réfugiés alsaciens-mosellans entre 1871 et 1873 transforment le paysage intellectuel local : il y a désormais davantage de « travailleurs du savoir » qui ont besoin à la fois de documentation actualisée et d’un lieu d’étude. La bibliothèque publique, tout indiquée pour jouer ce rôle, s’adapte une première fois en aménageant en rez-de-chaussée la grande salle polyvalente (ayant servi pour des meetings politiques ou des banquets républicains) en salle de lecture dotée d’une centaine de places et d’un éclairage au gaz.

Dès 1909, les locaux sont qualifiés de trop exigus. Un rapport de l’inspection préconise l’installation dans la salle des boiseries de rayonnages en fer pour créer des linéaires supplémentaires. La fréquentation de la salle de lecture est saturée pratiquement chaque jour durant l’année universitaire, car la bibliothèque s’ouvre progressivement aux enseignantes et enseignants des premier et second degrés, des écoles professionnelles, mais aussi aux élus et à une quantité toujours plus importante de professions juridiques, administratives et de services.

Une bibliothèque provinciale mais moderne

C’est en 1929 que le comité de surveillance et d’acquisition de la bibliothèque soumet à la municipalité, sa tutelle, un projet audacieux de réaménagement qui est finalement accepté et mis en œuvre. Deux ans durant, les collections sont tout d’abord déménagées, puis les locaux entrent dans les phases de travaux les plus importantes jamais connues.

Vue de la salle des boiseries avec le sol en béton armé
Pose du sol en béton armé dans la salle des boiseries (1930)

La salle des boiseries devient la salle de lecture principale, dotée de 160 places. On lui adjoint une « salle des travailleurs » de 60 places, ouverte seulement en 1934 dans la salle conservant le buste du roi Stanislas. Les armoires et la corniche sont rénovées pour accueillir un éclairage électrique. Le sol est démoli pour la pose d’un plancher en béton armé qui sera aussi le plafond du niveau inférieur, et un tapis de caoutchouc de 5 mm est déroulé pour assurer le confort auditif des utilisateurs.

Un vestiaire vide
Vue du vestiaire aménagé en 1932

Aile Dombasle, une estrade est prévue pour la présidence de salle et l’accès aux nécessités logistiques : monte-livres électrique, monte-charges, escalier de fer. Au premier étage de l’aile Visitation, à droite de l’escalier, sont localisés un vestiaire et des commodités d’une capacité suffisante pour le public attendu.

La salle du rez-de-chaussée devient le magasin à livres principal, d’une capacité estimée alors à 6 km linéaires ou 200 000 ouvrages. Le système retenu est celui de rayonnages Lipman à tablettes mobiles formant ossature, un plancher métallique garni de dalles de verre auto-porté séparant les deux niveaux de magasin. La desserte en est assurée par un escalier situé à chaque extrémité de la structure, l’un menant directement à la salle de lecture.

Publicité pour les rayonnages Lipman
Bibliothèques : organisation, technique, outillage : [exposition présentée au Palais du Trocadéro dans le cadre de l’Exposition internationale des arts et techniques Paris 1937 / introd. de Julien Cain, Paris : Ed. Denoël, 1938, p. 76.

D’autres aménagements sont réalisés les mois suivants : un accueil / salle des catalogues à la sortie de l’escalier, des rayonnages métalliques dans les combles pour accueillir les collections de périodiques, l’installation du chauffage central dans l’ensemble du bâtiment et de sanitaires pour le personnel, ainsi que de 8 postes téléphoniques permettant au personnel de communiquer d’un étage à l’autre. Le conservateur fait aménager entièrement son bureau dans le goût Art déco.

Bureau du conservateur
Jean Colin, conservateur de la bibliothèque, dans son bureau Art déco.

Au chapitre des innovations techniques non suivies, on trouve des discussions à propos d’un appareil de reproduction des livres et manuscrits et d’une armoire de désinfection des livres.

Publicité pour appareil de désinfection
Bibliothèques : organisation, technique, outillage : [exposition présentée au Palais du Trocadéro dans le cadre de l’]Exposition internationale des arts et techniques Paris 1937 / introd. de Julien Cain, Paris : Ed. Denoël, 1938, p. 72.

Premiers retours publics

Un inévitable lot d’aléas accompagne les deux années de travaux. Un service de prêt provisoire est prévu dans la salle de l’Académie de Stanislas, totalement insuffisant par rapport aux besoins. L’installation du chauffage central, s’il supprime le danger des feux de cheminée, occasionne tant de fuites et de pannes successives que l’on renonce, par prudence, à le faire passer pour l’instant dans la réserve précieuse, de même que l’électricité. Des portes blindées coupe-feu seront par ailleurs montées à certains endroits judicieux afin d’enclore et limiter le risque d’incendie.

Néanmoins, la bibliothèque rouvre en janvier 1932. Le 15 janvier, le maire de Nancy, Marie-Joseph Malval (1866-1933), conduit avec le conservateur Jean Colin une visite inaugurale pour la presse et les officiels, au cours de laquelle le recteur, Louis Bruntz (1877-1944), souligne l’immense service rendu à la communauté universitaire par cette complète transformation du service municipal, alors même que la première pierre de la nouvelle bibliothèque universitaire sera posée en novembre de la même année par le président de la République Albert Lebrun.

L’ouverture au public a lieu le 28 janvier 1932. L’accès est toujours gratuit. L’accent promotionnel est mis sur le chauffage et l’éclairage des lieux, ainsi que la mise à disposition de nouveautés. Les horaires d’ouverture courent de 9 à 22 h, avec un service réduit entre 20 et 22 h aux usuels ou aux documents préalablement commandés par les lecteurs.

Une salle de lecture pleine de lectrices et lecteurs
La foule se presse à la bibliothèque pour sa réouverture.

Avec une ironie affectueuse, André Gain (1897-1977), titulaire de la chaire d’histoire de l’Est de la France à l’université, détaille dans Les Annales de l’Est le luxe de la nouveauté, les « splendeurs étincelantes » du vestiaire où l’on « sert à goûter », des sanitaires à gâter « un empereur romain », le « passage en chicanes » des lecteurs dans la salle des catalogues, et « l’enclos réservé à la science » constitué par la petite salle de lecture surveillée par un Stanislas « hautain, à la lippe dédaigneuse ».

Cette bibliothèque de 1933 est celle que personnel et public de la bibliothèque connaissent encore aujourd’hui. Les boiseries ont été restaurées en 2005. Des travaux d’adaptation aux usages du numérique et une petite salle de formation ont été réalisés en 2015. Deux siècles et demi après sa construction, près d’un siècle après son dernier chantier majeur de modernisation, le bâtiment répond toujours grosso modo aux attentes de son public habituel. Mais il commence à accuser son âge, et une réhabilitation plus globale sera bientôt nécessaire, prélude probable à une réflexion sur son positionnement et son ouverture dans la ville.

Voir le portfolio complet des travaux de 1930 à 1932 sur Limédia Galeries.

Sources

– Gutton et Maire E., Les Origines de la Bibliothèque de la Ville de Nancy, tapuscrit, Nancy, 15 janvier 1932., 7 fol.

– L. G., « Visite inaugurale de la nouvelle Bibliothèque de la ville de Nancy », L’Est républicain, Nancy, 16 janvier 1932, p. 3.

– « Les transformations de la Bibliothèque de Nancy : historique des différents projets », L’Est républicain, Nancy, 21 janvier 1932.

– « Demain jeudi la bibliothèque publique rouvrira ses portes », L’Est républicain, Nancy, 27 janvier 1932, p. 3.

– Gain André, « Nos bibliothèques », Annales de l’Est, 1934, p. 126.

Une classe en résidence à la bibliothèque

En janvier 2022, la Bibliothèque a accueilli une classe de CM2 en résidence. L’occasion pour une vingtaine d’élèves d’investir le bâtiment et de découvrir le patrimoine écrit tout en travaillant sur une thématique riche et transversale : le voyage.

Contexte

La Bibliothèque Stanislas accueille en moyenne une quinzaine de classes par an, de l’école primaire au lycée, lors de parcours d’1h30 maximum. L’objectif de ces accueils est de donner aux élèves un accès au patrimoine écrit, à l’histoire du livre mais aussi à l’histoire de leur ville et de leur région.

En septembre 2021, le rectorat et la Délégation Académique à l’Action Culturelle nous soufflent l’idée d’accueillir une classe d’école primaire en résidence sur une période plus longue, comme le font déjà d’autres structures culturelles.

Défi relevé, nous proposons à une classe de CM2 du quartier de Beauregard à Nancy, quartier prioritaire éloigné de la bibliothèque, de venir passer une semaine complète dans nos murs.

Déroulement

La classe est installée dans la salle de consultation patrimoniale.

Le programme de la semaine est conçu en étroite collaboration avec l’enseignante, Mme Delphine Muller-Derhé, plusieurs semaines en amont de la résidence. Nous choisissons de placer cet accueil sous la thématique du voyage. Ce thème, exploité par les élèves dans le cadre d’un projet plus large, permet de montrer des documents patrimoniaux variés et représentatifs de nos collections. Il s’agit également d’un thème suffisamment transversal pour construire des ponts entre différentes disciplines.

Il est convenu dès la préparation du projet qu’il s’articulerait en trois temps : la classe aura des temps d’enseignement « classiques », des moments d’accueil consacrés à la découverte de la bibliothèque et de ses collections, ainsi que des ateliers avec des intervenants extérieurs.

Nous faisons donc appel à deux intervenants pendant la semaine pour enrichir le propos :

  • Katia Mourer, artiste plasticienne, propose de travailler avec les élèves à la réalisation d’une carte imaginaire,
  • Bruno Ricci, comédien, donne aux élèves l’opportunité d’apprendre à oraliser un texte.

Concernant la découverte du patrimoine écrit, la thématique du voyage est abordée à travers 3 aspects : l’histoire de la cartographie, le récit de voyage et les livres d’artiste.

La carte imaginaire réalisée par tous les élèves et Katia Mourer pendant la semaine, représente un lieu imaginaire qu’ils ont nommé “l’Archipel de Beauregard”.

La première journée est dédiée à la découverte du lieu. La semaine commençant un lundi, jour de fermeture de la bibliothèque, l’accueil se fait de manière ludique et relativement libre : une visite par petits groupes, une présentation de plusieurs documents représentatifs de nos collections pour finir par un mini jeu de piste dans les différents espaces du bâtiment du XVIIIe siècle. L’objectif est de permettre aux élèves de découvrir et comprendre les lieux dans lesquels ils vont passer une semaine, de se repérer dans les espaces et d’en prendre possession. Pari réussi, les élèves ont très vite été à l’aise pour circuler et se repérer dans ce grand bâtiment ancien.

Les trois autres jours de la semaine sont partagés entre ateliers d’expression artistique, enseignements traditionnels et découverte des collections de la bibliothèque. Cela permet de travailler en groupes de 5 à 10 élèves maximum, favorisant les échanges et la participation de tous.

Les différents ateliers se répondent souvent : les enseignements fondamentaux sont préparés en lien avec la thématique du voyage, les découvertes de livres anciens viennent enrichir le vocabulaire plastique proposé par l’artiste pour la création de la carte.

Atelier d’arts plastiques

Un espace dédié en salle patrimoniale

Une classe en résidence, une semaine complète, est un accueil qui peut s’avérer lourd à prendre en charge. Si nos espaces de travail sont conçus pour des publics étudiants, lycéens ou enseignants, ils le sont moins pour des classes de primaire. Il faut donc s’adapter et anticiper les aspects logistiques : transports quotidiens, cantine, récréations.

Pour l’occasion, nous réservons la salle patrimoniale aux élèves afin qu’ils puissent s’y installer comme s’il s’agissait de leur propre salle de classe : les écoliers y laissent chaque soir une partie de leurs affaires, des paper-boards pallient l’absence de tableau blanc. Les collègues de la section jeunesse de la médiathèque ont préparé une sélection d’ouvrages, albums, documentaires et bandes dessinées, sur la thématique du voyage ; sélection installée dans un coin de la salle à la manière des BCD de classe. La ludothèque est également partie prenante, en sélectionnant plusieurs jeux sur la thématique. La salle patrimoniale est donc divisée en plusieurs petits espaces : espace de travail, espace de jeux et de détente, espace d’arts plastiques.

La salle de l’Académie, aimablement prêtée par l’Académie de Stanislas, permet d’ajouter un espace supplémentaire d’activités précieux pour travailler en petits groupes. Du fait de son acoustique, eIle sert particulièrement à l’atelier d’oralisation mené par Bruno Ricci.

Atelier d’oralisation dans la salle de l’Académie de Stanislas

Les récréations ont lieu dans la cour de la bibliothèque ; les élèves mangent chaque midi au restaurant universitaire situé à quelques centaines de mètres.

Un film témoignage

Afin de garder une trace pour les élèves mais aussi pour l’institution, nous capturons sons et images des ateliers à différents moments de la semaine. Le dernier jour, nous prenons le temps d’une restitution de l’atelier d’oralisation. Ce moment privilégié rend compte aux élèves du chemin parcouru durant toute la semaine.

Captation vidéo de la résidence

Conclusion

Les premiers retours des élèves et de l’enseignante ont été très positifs. Ils ont tout particulièrement apprécié l’immersion d’une semaine dans un lieu très différent de la classe. Les élèves ont globalement bien participé et sont apparus très rapidement à l’aise à la bibliothèque.

Les différents temps pédagogiques (découverte du patrimoine, ateliers et enseignements classiques) étaient bien articulés. Les contenus se répondaient bien, et avaient une bonne cohérence sur la semaine.

En accueillant une classe sur un temps long, nos pratiques internes ont été questionnées. Le bâtiment s’est prêté à un accueil de cette envergure. Les publics ont cohabité sans se gêner vraiment. Si le temps de préparation et d’investissement a été conséquent pour nous, celui-ci pourra être réinvesti dans une déclinaison de la résidence en parcours inscrit dans la programmation scolaire.

Le bilan réalisé avec les élèves, en présence du maire de Nancy et du recteur d’académie, a montré que cette expérience s’était révélée à la fois enrichissante et marquante dans leur cursus scolaire, en entremêlant la vie de la classe et celle de l’institution culturelle.

La classe quittant la salle de lecture.

Histoire et collections de la Bibliothèque de Nancy